L'Autobus @Théâtre 13 / Seine, le 23 Janvier 2018



Créé en 2007 à Avignon au Théâtre du Chien qui fume, le spectacle L'Autobus et la Renn compagnie sous la direction de Laurence Renn Penel reprennent du service au Théâtre 13 / Seine à Paris. 

L’image contient peut-être : 7 personnesLa tragédie burlesque née sous la plume du bulgare Stanislav Stratiev est une métaphore du régime de son pays d'origine au cœur des années 1980. A bord d'un autobus branlant, neuf personnages se retrouvent victimes d'un chauffeur manipulateur. Invisible, il n'en est pas moins omniprésent.

Neuf personnalités pour une meilleure représentation de la société: le Raisonnable ou celui qui dicte la bonne conduite (Laurent Lévy), le Déraisonnable ou le rebelle individualiste (Gall Paillat), le Paysan ou la sagesse (Marc Ségala), le Couple petit bourgeois qui ne remet pas en question le système (Raphaël Almosni et Natacha Mircovich), l'Irresponsable  ou celui qui noie son désespoir dans l'Eau-de-vie (Christophe Sigognault), le Virtuose ou celui qui ne jouerait pas devant le petit peuple (Lionel Bécimol) et la Jeunesse ou l'incarnation de l'espoir (Solal Forte et Gabrielle Jéru).  

Le trajet ne sera pas de tout repos : entre les virages serrés, les coups de frein imprévisibles, les secousses, tout se ressent chez les spectateurs grâce à la scénographie de Thierry Grand : un imposant autobus métallique sur ressorts. Prisonniers de la machine(rie), les passagers tenteront de se révolter chacun à leur manière. 

L'une des scènes retiendra toute notre attention : le semblant de procès du Virtuose. Le Raisonnable se fait juge, il veut forcer le Virtuose à jouer du violoncelle au chauffeur pour que celui-ci prenne (enfin) la bonne direction. La scène se réalise toujours à bord de l'autobus et le jeu de lumière recentré sur les deux personnages donne l'impression d'un véritable tribunal avec son ambiance austère. 

L'ensemble des comédiens se coordonne et livre un jeu proche du clown et du mime pour servir au mieux toute l'absurdité du propos. Jubilation, humour et dénonciation sont les maîtres mots d'un texte en résonance avec une actualité préoccupante. 

Oussama, ce héros @Théâtre Monfort, le 22 Janvier 2018



Ce n'est pas la première fois que nous parlons du Collectif Cohue sur ce blog. En 2015, nous les avions vu à l'occasion du grandiose Visage de feu. On les retrouve trois ans après au même endroit pour une nouvelle création : Oussama, ce héros. Le collectif poursuit ainsi sa réflexion sur la violence de notre époque.Scindé en trois parties, Oussama,ce héros est un thriller qui monte graduellement en intensité. L'action se déroule en Angleterre post 11 septembre 2001. Impossible de ne pas repenser aux attentats de 2015. 

On suit la petite vie de Gary (Baptiste Legros), jeune un peu perdu qui assume pleinement sa différence de par ses pensées quelque peu marginales. En hissant Oussama Ben Laden au rang de héros lors d'un exposé, il était loin de comprendre ce qui pourrait en découler. 

Le plateau n'est pas spécialement chargé. Tout en sobriété, on imagine parfaitement une première partie dans une quartier populaire, les échanges tendus de Francis (Julien Girard) et Louise (Sophie Lebrun) dans une cuisine, pas bien grande où les meubles ne sont pas tous au même niveau. De l'autre côté du plateau, on se retrouve dans le garage d'un voisin - Mark - perturbé, totalement dérangé (Stéphane Fauvel admirable) et obsédé par une jeune et naïve habitante du quartier - Mandy -(Charlotte Ravinet). Ils se livrent à un jeu intime voire obscène. Tous ces personnages ont un point commun : la fragilité. Nous, spectateurs nous sommes simples passants. 

Et lentement on glisse dans l'obscur, les spectateurs deviennent témoin. 
Gary est accusé par ses voisins d'être l'ennemi du collectif qu'ils représentent. Il était là au mauvais endroit, au mauvais moment. Il n'aurait jamais du traîner par ici. Voilà que l'on se retrouve à nouveau dans le garage de Mark, Gary est attaché, sa bouche scotchée. Pas un mot, Gary, tu en as assez dit. Tu n'auras pas le choix. Eux, ils sont prêts à en découdre. Il possède une batte. Ils se la transmettent. Dans le puissant jeu de lumière de Romain Delavaux on subit les coups. On frémit. On appréhende le prochain passage. La création musicale de Nicolas Tritschler fait monter la tension. 

Et le meurtre est commis. Ils retrouvent leurs vies misérables, leurs habitudes sordides. Les spectateurs se font confidents. 

Martin Legros et son collectif parviennent une fois encore à nous transporter dans une ambiance pesante où nos travers de simples êtres humains sont mis en lumière, toute notre complexité. 


Lulu @Théâtre 71, le 14 Janvier 2018


Christophe Raynaud de Lage
Lulu la belle et envoûtante héroïne de Frank Wedekind se dévoile sous la mise en scène de Paul Desveaux. Créée au Petit-Quevilly en Normandie en novembre 2017, le spectacle de la compagnie de l'héliotrope a posé son imposant décor au théâtre 71 de Malakoff.
Dans un espace scénique présenté comme une piste de cirque, Paul Desveaux met en abyme la représentation.

S'enchaînant comme les numéros au cirque, les scènes dévoilent toutes les facettes de Lulu - que ses amants prennent plaisir à nommer autrement selon leurs envies -. Aimante, élégante, séductrice, provocatrice, victime, miséreuse mais toujours libre. Lulu charme en permanence.



Portée par une douce Anne Cressent, Lulu donne à être aimée, adorée non sans souffrance. Elle est l'incarnation de Madame Rêve d'un certain Bashung qui trouve sa place dans un moment suspendu dans le temps et l'espace : Cressent se transforme en interprète accompagné de l'acrobate Jonas Leclerc. Les deux artistes offrent un instant chargé de poésie.

Christopjhe Raynaud de Lage
Juste après l'entracte, l'univers circassien s'estompe pour laisser place à un environnement plus obscur, plus cinématographique à la  Kubrick. L'ambiance vire à celle d'un Eyes Wide Shut où les dix comédiens se fondent dans un bordel dans lequel se mêlent dix marionnettes (conçues par Einat Landais en étroite collaboration avec Bérangère Vantusso) identiques à Lulu. Une véritable forêt de corps humains submerge l'espace. Le drame se poursuit.

Ce texte de Wedekind n'est pas dénué de résonance avec l'actualité à l'heure du #balancetonporc. Il frappe ici en mélangeant les thèmes du pouvoir très vite rattrapé par celui de l'argent et du désir.

Les dix comédiens accompagnés des trois musiciens offrent une prestation scénique de qualité qui font oublier les un peu plus de trois heures annoncées. L'auteur voyait sa tragédie comme une "tragédie monstre", celle qui croise la fascination et l'angoisse finalement.








Voilà ce que jamais je ne te dirai + Je suis un pays @Théâtre Nanterre-Amandiers, les 25 Novembre et 02 Décembre 2017



© Mathilda Olmi - Je suis un pays
Si nous n'avons plus confiance en notre présent et encore moins en notre avenir, c'est en nos enfants qu'il faut croire.
Ils portent en eux l'Innocence...

Vincent Macaigne, est et restera l'enfant terrible du théâtre, de la performance à grande échelle. Le grand combo Voilà ce que jamais je ne te dirai et Je suis un pays  (sous-titré Comédie burlesque et tragique de notre jeunesse perdue) est une plongée dans un univers qui semble si proche du nôtre mais à la fois si loin. Il est sombre, cauchemardesque et pourtant, nous voulons voir la lumière au fond.

Macaigne est allé chercher non pas un classique mais un texte écrit pendant son adolescence alors qu'il était encore au Conservatoire. La langue y est crue comme toujours. Et on ne parvient pas à parler calmement ; on le gueule son désespoir, toujours plus fort. Avec la même violence que le capitalisme frappe l'humanité. Ce même capitalisme est bien présent : sur les écrans du hall des Amandiers, les publicités prônant les bienfaits de Monsanto et du Roundup tournent en boucle.

© Mathilda Olmi - Je suis un pays
Les enfants nous sauveront ! Même s'ils naissent déformés, ils seront là pour nous. Une sœur et son frère sont parachutés dans ce monde déglingué. A eux, d'en faire un monde vivable, meilleur... Il se rapprochera du pouvoir que Macaigne décrit comme un pays avec des frontières. Elle se fera violer par les anges, elle tombera enceinte, elle portera l'Avenir en s'engageant dans la rébellion pour lutter contre son propre frère.

Toujours plus de matière sur scène : terre, faux sang, fumée, eau... Les spectateurs de Voilà ce que jamais je ne te dirai sont d'ailleurs bien protégés : combinaison, lampes frontales et chaussons. Ils intègrent le plateau de Je suis un pays comme des extra-terrestres venus rendre visite aux terriens, des visiteurs d'un ailleurs.

Et en dehors des cris, l'éclectisme musical : Caribou, Diamonds, Sara perchè ti amo, Porqué te vas...
Le mélange des mondes anciens et nouveaux, actuels jusque dans le décor où des silhouettes cartonnées des chefs d'Etat fixent les spectateurs, prenant des allures de stand de tir à la fête foraine. Plus haut encore, des cadavres. Et pourtant, ce n'est pas la mort qui est présente dans ces spectacles. Elle plane lors de la reproduction d'un jeu télévisé façon expérience de Milgram où l'on invite le peuple à assassiner le roi immortel de la manière de son choix contre un chèque. Les spectateurs sont invités à danser sur le plateau alors on s'agite, on se presse, on éclabousse, on boit des bières...

L'immense création Voilà ce que jamais je ne te dirai + Je suis un pays est une cérémonie du chaos auquel on brûle de participer, on veut bousculer cet univers si tragique.

Célébrons ensemble la fin du monde tant qu'il est encore temps...
Nous sommes plus qu'un pays, nous sommes un univers.

Festen @Théâtre de l'Odéon - Ateliers Berthier, le 01 Décembre 2017

Après son immersion dans les méandres du management avec Nobody,  Cyril Teste et le collectif MxM revisitent Festen du danois Thomas Vinterberg.

Poursuivant ses expérimentations, Cyril Teste est allé chercher le parfumeur Francis Kurkdjian pour enrichir l'imposant décor de Valérie Grall.
L'intégralité du plateau est occupé : le salon, la salle à manger, la cuisine, chambres, corridors, salle de bain, toutes les pièces sont représentées.

Ces grands et majestueux espaces sont accessoirisés dans le moindre détail. Le repas - concocté par Olivier Théron -  est servi en temps réel auquel est convié un quatuor de spectateurs. Ils sont intégrés à la grande table des Klingenfelt et s'apprêtent à célébrer les 60 ans du patriarche tant aimé ; Helge (Hervé Blanc

Mensonges, non dits, manipulation sont d'autant plus forts dans cette adaptation qui joue tant face caméra que hors champs. 
Toute la tension dramatique du film est ici retranscrite. Mathias Labelle qui nous avait déjà marqué dans Nobody n'a rien perdu de son talent : il est totalement habité par son personnage. Il fait face à un Hervé Blanc non moins saisissant dans son rôle de père-bourreau. 

Dans ce vaste dispositif scénique, Cyril Teste a fait le choix de ne pas guider son public. Les spectateurs sont libres de regarder l'écran ou le plateau. Détourner le regard serait faire partie de la famille qui refuse d'admettre sa gêne.
Le jeu habile avec les odeurs complète l'immersion progressive dans ce huis clos : fleurs, parfum féminin, mousse de forêt...
Le collectif MxM offre encore un grand moment de théâtre parfaitement maîtrisé sans s'éloigner de l'esprit du film.



Democracy in America @MC93, le 15 Octobre 2017



Romeo Castellucci, faiseur d'images signe ici un puzzle énigmatique et onirique librement inspiré de l'essai d'Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique.

Le spectacle s'ouvre sur un tableau où s'animent des danseuses en uniforme blanc. Fermement les demoiselles tiennent en main des bannières aux lettrages dorés. En position, elles forment tantôt "democracy in america", "cocaine army medicare", "decay crime macaroni" ou un plus sombre "camera demoniac cry".

Progressivement s'installe une réflexion autour du langage. Deux amérindiens échangent sur leur culture et la disparition progressive de cette dernière. Ils en viennent à quitter leurs propres peaux. Cette scène se pose comme un premier tableau. Une scène de vie suit.
Les spectateurs font désormais face à un couple de paysans très religieux et très pauvre. La  malheureuse maîtresse de maison a échangé l'enfant unique - une fille - contre des outils de travail. Elle finit par s'en prendre à Dieu, elle blasphème. Son mari se retrouve désemparé. Il ne la reconnait plus. Elle est comme possédée.

S'enchaînent alors les tableaux presque oniriques sur fond obscur et souvent flou. Le plus beau sera sans doute celui de cette ronde de femmes vêtues de rouge aux longues fraises blanches, lumineuses. Tel un festin, un rite d'une religion bien sombre. On notera également l'absence totale de quelconque animal sur le plateau. Fidèle au metteur en scène Scott Gibbons signe une nouvelle fois une composition sonore chargée en émotions.

Le plasticien Romeo Castelluci surprend toujours et dresse ici une création troublante et mystique où le spectateur reste libre d'y comprendre l'allusion aux travaux de Tocqueville. L'inspiration première semble être la place de la religion.

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Endgame @Théâtre Nanterre-Amandiers, le 24 Septembre 2017



         



















1,2 ou 3 ? Suivant le chiffre, le spectateur ira à l’étage correspondant. Il montera dans une structure métallique, une espèce d’échafaudage de 10 mètres de hauteur dans l’obscurité, il se dirigerait presque à l’instinct. Une fois sur place, il fera face à des tentures blanches, pas de numérotation de place, il choisira la fente de tissu qui lui plait le plus et n’en bougera pas. Pendant un peu plus d’une heure le voilà fin observateur de ses voisins qui lui font face et plutôt voyeur, juge de l’action. De l'obscurité partielle, il basculera dans l'éblouissement de cette lumière, rappelant l'aveuglement de Hamm.

Plus bas, c'est dans l'arène - 8 mètres de diamètre - que tout se passe. Sur un fond blanc clinique, Hamm est au centre, qui n'a pas d'autre choix que de rester couché sur un genre de fauteuil roulant/couffin boisé. Clov, seul personnage valide, s'active dans l'espace. La "partie" peut commencer : le rapport d'interdépendance est enclenché. Ni vainqueur, ni perdant, le plus important c'est de participer. L'imposante scénographie donne une véritable résonance à la pièce de l'irlandais, elle accentue tout ce qu'il y a de plus sombre,  grinçant. 

La plasticienne Tania Bruguera confiera que le projet la préoccupait depuis près de 20 ans, le message politique se fera entendre par les âmes les plus impliquées. Le texte est récité en anglais, toute la subtilité qu'offre cette langue s'y retrouve. Les acteurs campent leurs rôles et ne manquent pas de justesse.