Neige noire, variations sur la vie de Billie Holiday @Théâtre de la Tempête, le 27 novembre 2014


Christine Pouquet signe ici un texte alliant musique et théâtre retraçant la vie bouleversante de la grande chanteuse de jazz Billie Holiday.

Une muraille composée d’une cinquantaine de valises sert de décor. Ces valises sont comme des placards, chacune renferme un mini décor. On pourrait penser au théâtre d’objets. Deux comédiens sur scène : Samantha Lavital et Rémi Cotta (en alternance avec Philippe Gouin).

A eux deux, ils revisitent l’histoire au destin tragique de Lady Day. Le spectacle est un savant mélange d’humour, de tragédie et bien sûr de musique. Samantha Lavital interprète avec un superbe timbre de voix  les grands classiques du répertoire de la chanteuse ; God bless the child, Don’t explain, Strange fruitRémi Cotta se prête au jeu et interprète les hommes qui ont pu être présents dans la vie de l’artiste. Les moments de poésie s’alternent avec du burlesque habilement servis par des comédiens talentueux.  

Tout est dans le titre, variations sur la vie de Billie Holiday. Les variations tant les évènements marquants de la vie de Billie Holiday ont baigné dans une palette d’émotions.


Le spectacle s’achève sur le magnifique et bouleversant thème qui marqua le début de la chanson contestataire ; Strange fruit. Frissons garantis !

Le désir de l’humain @La Girandole, le 23 Novembre 2014


Dans une ambiance de guinguette parisienne, Eugène Durif s’entoure de trois musiciens (contrebasse, cornet et accordéon) et se lance dans la lecture de ses poèmes sur la condition humaine.

Introduits avec humour et une douce timidité, les textes d’Eugène Durif dépeignent le quotidien d’une humanité en voie de disparition. Interrogeant l’humain et sa situation, les textes sont teintés de noir, tout en essayant d’apporter un peu de joie, d’ « au moins chuter d’un peu plus haut que terre ».

Durif c’est une écriture habile, subtile qui se laisse porter par des récitations ou des moments chantés à la manière des chansons populaires – on notera l’interprétation de Sombre Dimanche, le « morceau suicidaire hongrois » -.

Nathalie Goutailler avec son cornet propose des tonalités tantôt feutrées tantôt claires, l’accordéon de Karine Quintana s’époumone à tout rompre et le jeu de contrebasse de Bruno Martins fait swinger les sentiments. 

Sans décor, quelques jeux de lumières sans artifice suffisent à faire sourire le public et le faire philosopher en sortant. Le désir de l'humain c'est avant tout un moment chaleureux autour d’une thématique qui ne peut qu’unir spectateurs et acteurs : l’humanité.

Face à l’amour, face à l’adversité, face à face avec tout, nous ne pouvons  que ressortir qu’humain. 

Huis clos @A La Folie Théâtre, le 22 Novembre 2014


La compagnie Les yeux qui sonnent présente Huis clos de Jean-Paul Sartre.

On comptera pas moins de dix personnes sur scène ; trois comédiens, trois danseurs et quatre musiciens. Ce mélange des arts promet une adaptation originale.

Garcin, Inès et Estelle se retrouvent en enfer, ils ne savent pas pourquoi. Du moins, au début. Leurs échanges permettront de comprendre les raisons. Leur cohabitation sur une durée inconnue les pousse à se connaître, jusqu’à dévoiler leur fragilité.

Le plateau est simple mais efficace ; la pièce se compose alors d’un canapé bordeaux, un fauteuil Second Empire, un porte-manteau, un petit bocal sans poisson mais un coupe-papier et voilà tout. Les personnages sont livrés à eux-mêmes.

Chaque comédien a su apporter à ce texte son degré d’exigence. Luc Baboulène interprète un Joseph Garcin qui se révèle progressivement, d’un air calme au début il glisse vers l’angoisse et presque vers la folie tant l’adversité lui rappelle qui il est réellement. Hélène Bondaz livre une Estelle Rigault encore plus peste qu’on ne pouvait l’imaginer, pipelette, dépendante des autres pour assurer son existence et Anne-Lore Leguicheux – qui signe ici la mise en scène – propose un jeu intense pour une Inès Serrano arrogante, peu aimable mais terrifiée.

A ces talentueux comédiens se joignent les danseurs livrant des chorégraphies gracieuses et élégantes pour visualiser les doubles maléfiques – que l’on comprend par leurs costumes rouge et noir mais également par l’habile jeu de lumières d'Elodie Murat - de nos personnages ainsi que leurs pensées les plus profondes qu’ils n’osent pas s’avouer au premier abord. 

Ces danses sont interprétées sur des morceaux graves joués en direct par les quatre musiciens (piano, violoncelle, accordéon et guitare sèche). Un air redondant très profond intensifie le caractère oppressant du huis clos.

Ce spectacle a vu le jour grâce à un financement participatif, le public était au rendez-vous aussi bien pour le soutenir mais aussi pour assister aux représentations, la compagnie Les yeux qui sonnent ne peut que s’assurer un bel avenir !

L'anthologie des bourdes et autres curiosités de la chanson française - Alister


Alister (alias Christophe Ernault) multiplie les casquettes; auteur, compositeur, interprète et rédacteur en chef aux côtés de Laurence Rémila de la revue Schnock.

Le 12 novembre, au Thé des écrivains  c'était ambiance lancement de son livre L'Anthologie des bourdes et autres curiosités de la chanson française (Editions La Tengo).

Comme à son habitude, Alister a beaucoup d'humour et signe ici un livre qui revisite des grands classiques de la chanson française afin d'y trouver quelques pépites ou devrais-je dire coquilles.
Ici et là sont notifiées des bourdes qu'à la première écoute, on n'aurait pas forcément capté (ou qu'on n'a même pas capté du tout).

Pas moins de dix chapitres tout aussi divertissants les uns que les autres ; Anthologie de la bourde chansonnière, Very Bad Titre, Hallucinations auditives, Les Beatles en VF, Apologie du cliché "Stress & Strass", La chanson de la cambronne, J'ai rien compris mais c'est pas grave, Un air de famille, La tentation de Venise et Offiriez-vous ce disque aux gens que vous aimez ?

Une bien belle compilation qui n'hésite pas à taquiner les grands noms du "patrimoine" francophone tels qu'HallydayAznavourBrel, Brassens, Cabrel et tant d'autres ! En lisant le livre on revisite la chanson française qui a marqué des époques, des esprits et qui du coup les marqueront encore plus.


Désinvolte, Alister en connaisseur donne l'impression de se promener dans une discothèque rayon Chanson française avec le lecteur. Réflexions personnelles, discussions entre amis, toutes les pistes ont été exploitées pour dénicher les bourdes. Pour notre plus grand bonheur, il le fait avec beaucoup d'humour.

On en profite pour signaler que Mister Ernault sort son troisième album en début 2015, pour sûr, il sera attendu et gare à la bourde !

Morteparole - Jean Védrines


Deux amis. Paul et Giovan. L’un aspire à devenir professeur, élever les âmes et l’autre fils d’immigrés est séduit par les mots de la révolution prononcés par son frère. Deux êtres pourtant si différents vont vivre une enfance bercée par le langage tantôt élévateur tantôt révolutionnaire.

Jean Védrines signe ici son sixième roman d’une plume toujours aussi poétique, subtile. S’exprimant à la première personne, Giovan est le témoin de l’ascension sociale de son ami qui finit par chuter brutalement. Il raconte leur enfance, en classe ou lors de leurs moments libres où ils partagent leur vision du monde.

C’est le récit d’une opposition permanente entre un langage des élites et un langage libre. Un parfum d’enfance se mélange à la cruauté de la société tant décriée par Giovan.
Les deux compères sont liés par une amitié indestructible. Bien que parfois critique à l’égard de son ami, Giovan est admiratif. Si Paul aime son ami, il lui arrive d’être dur mais les mots peuvent dépasser la pensée.

Védrines est un amoureux des mots, son écriture est fluide et les phrases sont toujours recherchées, pleines de délicatesse. Elles touchent le lecteur, témoin d’une amitié que tout semble opposer.   

Oh boy! @Théâtre National de Chaillot, le 14 Novembre 2014


Le roman jeunesse de Marie-Aude Murail récompensé à plusieurs reprises a traîné dans les mains d’Olivier Letellier et Catherine Verlaguet qui, en 2009, ont décidé de le mettre en scène.



Trois enfants (Siméon Morlevent 14 ans, Morgane Morlevent 8 ans et Venise Morlevent 5 ans) sont orphelins depuis peu. Leur père a disparu et leur mère est morte en tombant dans les escaliers (en réalité elle s’est suicidée en buvant du canard WC mais c’est la version qu’on ne peut pas raconter aux enfants. Etrangement, Siméon est au courant). Les voilà bons pour l’orphelinat.

Laurence Deschamps - la juge des tutelles - part à la recherche d’une famille pour ces jeunes enfants. Suite aux appels, Josiane Morlevent, 37 ans ophtalmologue et Barthélémy Morlevent, 26 ans qui travaille chez un antiquaire. Les orphelins sont donc amenés à vivre en garde alternée chez ces deux parents possibles. N’arrivant pas à avoir d’enfants avec son mari, Josiane est très intéressée à l’idée d’adopter la petite Venise, si mignonne qu’on ne peut lui résister mais elle ne veut surtout pas des deux autres. Pour Barthélémy, c’est plus compliqué ; il est homosexuel et n’est absolument pas prêt à s’occuper d’enfants et n’est pas sûr que son compagnon apprécie.  Sa demi-sœur ne voit qu’en lui un irresponsable et ne lui témoigne que peu d’affection.

La pièce rend compte des moments de garde avec Barthélémy. Les enfants sont représentés par des livres, puis peu à peu sont identifiés par une petite chaise d’enfant. Il traîne avec lui une armoire, plutôt lourde – qui renferme très certainement tous les secrets de la famille Morlevent – prenant des aspects plus légers lorsqu’on avance dans l’histoire.

Tout l’esprit du roman s’y retrouve ; les moments dramatiques s’alternant avec beaucoup humour à destination avant tout d’un jeune public. La scénographie est riche de par la poésie véhiculée par tous les objets présents sur le plateau.

Légèreté et questionnements de la vie sont au rendez-vous dans cette pièce nullement propagandiste à l’heure des débats sur l’adoption pour les couples homosexuels. Nous voilà embarqués dans une histoire touchante racontée par un Barthélémy (en alternance Lionel Erdogan/Guillaume Fafiotte) très attachant. La formation de conteur d’Olivier Letellier se ressent dans cette manière tournoyante, insouciante et surtout tendre de raconter un récit porteur de thèmes aussi délicats que sont l’abandon, l'homosexualité, la maladie, la mort…


Une pièce qui plaira aux jeunes enfants et aux adultes !

Idiot ! parce que nous aurions dû nous aimer @Théâtre des Amandiers, le 8 Novembre 2014


Vincent Macaigne... Après avoir proposé une relecture d'Hamlet - Au moins j'aurais laissé un beau cadavre - à l'occasion de l'édition 2011 du Festival d'Avignon, il a délaissé les planches pour le cinéma. 

En 2009, il proposait déjà son adaptation du célèbre roman de Fedor Dostoïevski mais c'est véritablement en 2014 qu'il revient de plus belle pour Idiot ! Parce que nous aurions dû nous aimer pour le Festival d'Automne au Théâtre de la Ville puis au Théâtre des Amandiers. 

C'est dans une ambiance festive que se déroule l'arrivée au Théâtre des Amandiers. Distribution de boules quies à l'entrée, ça s'annonce bruyant et on circule dans une brume blanche digne des grandes soirées. 

Mégaphone à la main c'est le père de Nastassia Philippovna (Servane Ducorps)qui nous convie à célébrer l'anniversaire de sa fille. Une immense farandole est orchestrée jusqu'à l'arrivée dans la grande salle. Et dans la grande salle ça se poursuit. 
Il fait noir, on distingue à peine les rangées, on se laisse tenter à l'idée de rester debout puis on finit par s'asseoir. 

 Les premières tirades sont clamées voire vociférées au travers de micro ou à nouveau de mégaphone. Lebedev nu (Emmanuel Matte) débarque sur la scène qui enfile un costume d'énorme lapin - pensant que c'était une soirée déguisée - et débite un discours sur les idéologies; libéralisme, socialisme ou encore capitalisme. 
C'est ambiance soirée mousse dans une pièce aux vitres en plexiglas où tout le monde s'agite, le champagne coule à flot, les coups partent dans tous les sens. 

L'image d'une société décadente qui n'est autre que la nôtre. Violence et débauche sont les maîtres mots de cette adaptation reflet d'une époque bouleversée. 
Le décor est immense et ne cesse de se déconstruire. "Voici venu le temps du sang et de l'argent" peut-on lire sur les murs. Fumigènes, terre, peinture, mousse, eau, hémoglobine, acier se déversent sur un plateau en plein démantèlement.  

Dans cette relecture, Pascal Reneric interprète un Idiot tantôt grotesque, candide dans le premier acte. Devenu grave et désillusionné dans le second où il subit l'humiliation. Servane Ducorps livre une Nastassia frappée par les débordements, s'imagine dépravée, souillée - notamment lors d'une scène très crue - . Thibault Lacroix incarne un Hippolyte qui peine à réussir sa mort, après une vie basée sur le mensonge, personnage déboussolé, profiteur, les prestations de Dan Artus (également assistant metteur en scène du spectacle), Pauline Lorillard, Rodolphe Poulain et Thomas Rathier (qui signe la partie vidéo) sont tout aussi remarquables. 

Vincent Macaigne croise nos pulsions, nos passions, nos colères et nos espoirs. 
Il signe ici un manifeste sur la déconfiture de notre société de cyniques, cupides, individualistes et hypocrites. 
"On ne finira jamais la liste des saletés de notre siècle"

| Bande - annonce |

Cinéma




















Gone Girl  




















Une nouvelle amie     
                                                                         

River of Fundament @Cité de la musique, le 25 Octobre 2014


En 1983, Norman Mailer signait son roman Nuit des temps (Ancient evenings). 


Un récit pour le moins atypique qui se contextualise du temps de l'Egypte de Ramsès II, l'auteur le confie à Matthew Barney un an avant de décéder. 
Barney y trouvera une véritable source d'inspiration  qui donnera naissance à ce film opéra :
River of Fundament


Explorant les thèmes de la vie, la mort et la réincarnation, ce chef-d'oeuvre est à la croisée de la performance, de l'opéra et du cinéma. Le genre est encore indescriptible, on se laisserait tenter à le placer dans le drame psychologique mais tout reste possible. 

Matthew Barney est bien connu pour ses créations contemporaines aussi surprenantes les unes que les autres. Découpé en trois actes, une durée de six heures, River of Fundament est un condensé d'images provocantes, crues où se croisent moments chantés et dialogues de divinités rivales. Ces images choc se mélangent à des instants presque documentaires d'une esthétique remarquable. Toutefois, l'oeuvre est recommandée à un public averti.

Jonathan Bepler  signe une création musicale qui s'éloigne de l'idée d'une bande originale traditionnelle. Tous les styles musicaux se confondent, de nouveaux instruments voient le jour uniquement pour l'occasion et toutes les formes de chant s'y retrouvent; duos, trios, quatuors... 

Si la trame narrative reste complexe à suivre - une alternance de flashbacks et de scènes ancrées dans le présent de l'action - le public est concentré, presque figé, captivé par ce voyage au cœur d'un univers pharaonique. L'humour ultra-cynique fera rire discrètement. 

Le Festival d'Automne a su proposer une aventure riche et pour le moins intense qui ne manque pas d'audace. 

Trailer :