Le Poids de l'Eau @Théâtre de la Carreterie, le 13 Juillet 2026

Si vous pensiez voir une adaptation du film du tout début des années 2000 avec Sean Penn, passez votre chemin ! Il n'en est rien. Il s'agit plus exactement de la rencontre bouleversante de deux hommes dans une piscine parisienne. La conversation s'est engagée de manière hasardeuse et ne se terminera jamais. 

© Mukit Abdul Hamid

A priori les deux protagonistes n'ont rien en commun si ce n'est la natation. Ils ont des âges différents, ont des occupations opposées mais se retrouvent dans un endroit pas si anodin que ça : les vestiaires d'une piscine. La piscine est un endroit où l'on se révèle aux yeux d'autres nageurs inconnus, la natation est un sport individuel où l'on doit toujours chercher à se dépasser. 

Le Poids de l'Eau est une pièce émouvante. Elle questionne les certitudes, explore les fragilités et les zones d'ombre de chacun d'entre nous avec beaucoup de finesse. Ce qui nous saisit particulièrement c'est la complicité au fil de l'eau entre les deux personnages. Les deux comédiens et metteurs en scène Joseph Gabison et Alexandre Testagrossa - qui signe le texte - se sont bien trouvés. On saluera le travail scénographique où quelques accessoires et ambiances sonores suffisent à deviner le lieu. 

Alexandre Testagrossa s'est donné le rôle de Franck, presque quinqua, sa vie est une routine de comptable dans une entreprise. Julien prendra les traits de Joseph Gabison qui incarne la fraîche vingtaine, la génération slasher de l'extrême. Des héros au quotidien ordinaire en somme. Leur rencontre est le point de départ d'une folle histoire. Vous pourrez questionner s'il en va d'amour ou d'amitié, ça n'est absolument pas le sujet. La pièce vient jouer sur les cordes sensibles. S'il faut avancer chacun dans sa ligne d'eau, il faut aussi savoir se soutenir collectivement, comme le veut ce bon vieil adage : "Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin".  

Si les dialogues sont des fragments de chamailleries, les monologues eux deviennent d'intenses apnées dans des rais de lumière. L'espoir n'est pas vain. En s'ouvrant à l'altérité on se guérit, on s'apaise. Le duo d'acteurs est généreux et signe un spectacle d'une grande pudeur avec une résilience au coeur. 



L'école des femmes @Théâtre du Chêne Noir, le 12 Juillet 2026

S'il y a bien quelque chose que l'on adore dans les classiques, c'est leur intemporalité. Qui aurait pu croire que ce qu'écrivait Molière presque 400 ans plus tôt pouvait encore résonner aujourd'hui ? Avec une lucidité mordante, la peur panique de l'émancipation féminine était déjà disséquée. En ce festival d'Avignon 2026, nous avons mis le cap sur le théâtre du Chêne Noir pour découvrir la satire de Molière vue par la metteuse en scène Frédérique Lazarini, L'école des femmes.

© Marion Duhamel

Petit rappel de l'intrigue : le vieux riche Arnolphe a élevé sa pupille comme la femme parfaite à ses yeux - ignorante et sans la moindre éducation -. Quelques années plus tôt, il offrait une somme d'argent à la mère paysanne d'Agnès pour ensuite la confier à un couvent. L'objectif ultime : ne jamais devenir cocu. C'était sans compter sur son jeune ami Horace... 

Amour, possession et surveillance. Tel serait le programme de cette mise en scène. En effet, sur le plateau, se tiennent deux espaces distincts : à jardin, le premier s'apparente à un salon en apparence normale où est fixé au mur un important écran de télévision raccordé à un système de surveillance et à cour, séparée par des arbres et une pelouse parfaitement entretenue, une cage de verre abritant la chambre de la douce Agnès. 

C'est d'ailleurs celle qui nous a beaucoup marqué dans ce spectacle. Agnès y est incarnée par la jeune comédienne québécoise Sara Montpetit, incroyable de justesse dans sa candeur, touchante à souhaits. Dès lors qu'Arnolphe - remarquable Cédric Colas - lui passe son écharpe à pompons et bonnet rose, c'est une enfant qui s'anime en alexandrins impeccablement joués ! Fidèle de Frédérique Lazarini, Cédric Colas s'est parfaitement imprégné de l'arrogance et de la jalousie compulsive de son personnage et montre toute sa maîtrise de la palette de jeu, du plus noir au plus comique. Celui qui brille également par son sens du drolatique romantique, c'est Hugo Givort dans le rôle d'Horace. Nous glisserons tout de même une mention spéciale au binôme formidable de serveurs vigiles formé par Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer. On saluera la prestation de Guillaume Veyre en intègre Chrysalde. 



L'impatient @Théâtre Actuel La Bruyère, le 19 Mai 2026

Par les temps qui courent, l'humour est toujours l'une des plus belles issues de secours. 

Marc Tourneboeuf fait partie de cette génération d'humoristes qui a commencé à conquérir son public sur les réseaux sociaux. Pour le principal intéressé, pas moins de 367 000 abonnés le suivent rien que sur Instagram. Transformer ce qui marche sur les réseaux sur la scène est un défi relevé haut la main pour le jeune homme.

Dans un spectacle franchement bien écrit - alexandrins et prose au rendez-vous - qui provoquerait les sourires d'un Raymond Devos, au rythme enchanteur, Marc Tourneboeuf est bon joueur. Entre grimaces folles dignes d'un Jim Carrey, jeux de mots en cascade et poésie, le garçon a tout pour plaire. 

L'Impatient n'est pas qu'un simple one-man show où s'enchainent les sketchs. C'est toute une aventure humaine qui se déroule sous nos yeux entre la France de Paris à Avignon et l'Asie en passant par l'Australie - c'est très technique dit comme ça mais c'est bien possible -. Une odyssée embarquée dans sa vie délirante de jeune comédien avec son lot de rebondissements, ponctuée par de grands et savoureux moments d'humour sans une once de vulgarité.

A l'heure du cynisme, Marc Tourneboeuf fait cohabiter beaux mots et folie pure. En jouant les cartes de la finesse et l'absurde, il n'en reste pas moins fin observateur de son époque avec une sincérité désarmante. Fin mais jamais naïf. 

L'énergie y est bien répartie, il campe subtilement des personnages tout à fait identifiables dans nos vies. Au-delà des pirouettes, Marc Tourneboeuf témoigne de l'une des fragilités humaines profondes : notre place dans la vie, notre quête de reconnaissance.    


Chiens @Théâtre des Bouffes du Nord, le 03 Février 2026

Vous imaginez arriver sur un plateau de théâtre où de la lingerie souillée jonche le sol ? C'est comme ça que Lorraine de Sagazan vous fait entrer - après une longue hésitation sur le vocable, pénétrer était peut-être trop à propos...- dans sa nouvelle création Chiens.

© Jean-Louis Fernandez

Chiens est un opéra cauchemardesque, une plongée dans l'horreur. J'ai à cœur de répéter que si j'aime autant le théâtre c'est pour son immersivité que le cinéma n'a pas du fait de l'écran comme barrière - ce qui ne m'empêche pas d'aimer cette autre discipline - . Je me rue sur des spectacles où la violence est invisible, parce qu'elle infuse dans la tête - et peut-être même dans tout le corps - du spectateur aussi intensément que celle qui se déroule sous ses yeux. On la vit avec les autres. 

Une fois assis sur les bancs des Bouffes du Nord, on lit les trigger warnings affichés des deux côtés qui nous laisse libres de quitter la salle à tout moment, les éléments de contexte et... c'est parti. On ne dit plus un mot, on frémit mais pas un bruit ou alors un très discret, celui d'une déglutition. Un sourire peut-être se dessinera sur nos visages mais pendant un temps bien court. 

Lorraine de Sagazan se penche sur l'abominable affaire French Bukkake, on y trouvera un écho puissant à la non moins ignoble affaire des viols de Mazan, encore plus récente. Une sordide affaire qui mettait en lumière ce qui aurait pu rester longtemps dans les profondeurs de ce qu'on appelle le dark web : des viols de jeunes femmes par des centaines d'hommes cagoulés filmés par un homme - Pascal Ollitrault -, propriétaire d'un site pornographique. Cette création s'inscrit dans la lignée de sa création Leviathan - que nous n'avons malheureusement pas pu voir par manque de temps -. 

Le spectacle joue essentiellement sur deux partitions ; l'une purement musicale, l'autre plus textuelle. Le saisissant comédien Vladislas Galard endosse les rôles autant des victimes que des bourreaux, la voix déformée comme dans un témoignage anonymisé, il nous glace. Le reste est chanté par de talentueux chanteurs - hommes et femmes -.

© Jean-Louis Fernandez
Dans les nombreuses chansons magnifiquement bien écrites, aussi glaçantes que puissantes, on retient cette phrase "Les chiens qu'on détache deviennent des loups". Dans l'arène des Bouffes du Nord, les chiens se tiennent souvent sur deux pattes et détiennent même des armes qui plus d'une fois nous terrifieront. 

Le spectacle secoue et nous laisse sur l'éternelle question : maintenant que l'on sait tout cela, que faisons-nous ? A nous, hommes et femmes qui faisons le monde, de veiller à ne pas reproduire...

  


 

Musée Duras @Théâtre de l'Odéon - Ateliers Berthier, le 29 Novembre 2025

Mis dans la confidence de ce spectacle dès l'été 2022, nous attendions non sans impatience de découvrir ce qu'un de nos metteurs en scène contemporains préférés allait pouvoir en faire. Plusieurs œuvres c'était évident, ne restait plus qu'à savoir lesquelles. Et ainsi l'an 2025 vit naître la fresque Musée Duras. Equipés du précieux bracelet vert flashy, nous voilà prêts pour une immersion magnifique de 10 heures ! La surprise est simple : il s'est entouré d'une partie des élèves - plus d'une dizaine - du Conservatoire de Paris.  

© Simon Gosselin

Fidèle à lui-même, Julien Gosselin adore jouer avec son public. Le déstabiliser pour mieux le séduire, le titiller pour mieux l'épater deviennent ses pratiques courantes. Cette fois-ci, plutôt que donner le nom des œuvres par ordre d'apparition sur le programme de salle - qui, depuis sa prise de fonction de directeur à l'Odéon, désormais prend la forme d'un journal grand format -, se succèderont ainsi pas moins de 11 "Sans titre" avec le nom des interprètes. Le metteur en scène ne livre pas les œuvres in extenso - ça durerait clairement bien plus longtemps que 10 heures - mais leur substantifique moelle pour un résultat époustouflant. 

Vidés de leurs gradins, les Ateliers Berthier deviennent une véritable salle d'exposition modulable. Pour peu que vous ayez la bougeotte - et sur 10 heures, c'est plus que probable - vous pourrez changer de place. Si vous êtes courageux, vous commencerez allongés à même le sol dans le noir pour mieux vous retrouver debout sur ce qui fait office de plateau dévêtu.

Comme dans un musée, les œuvres sont diverses, autonomes. Nous ne reviendrons pas sur le spectacle pièce par pièce, l'exercice serait fastidieux - et peut-être un peu ennuyeux disons -. Rendons compte de la beauté générale de ce spectacle. Gosselin montre la belle facette de son esprit de synthèse qui a le don de provoquer l'envie de se (re)plonger dans les textes d'une autrice légendaire. On se réjouit que ses comparses Maxence Vandevelde et Guillaume Bachelé soient fidèles au poste pour habiller musicalement le spectacle avec leur électro puissamment poussée par l'inégalable Julien Feryn. Si on avait été surpris par l'usage du vocoder lors de sa précédente création, on est cette fois-ci embarqués sans même avoir pris le temps de l'étonnement. 

Un spectacle de Julien Gosselin sans images tournées en direct n'est pas un vrai Gosselin. Pour ce faire, les élèves ont été étroitement accompagnés par un autre fidèle de la compagnie : Pierre Martin Oriol. Tous jouent une partition intense et saisissante qu'ils soient en solo, en trio ou en duo. Tous sont vraisemblablement inspirés de leurs aînés issus de la troupe du metteur en scène - le comédien Denis Eyriey fera d'ailleurs une apparition -. La jeune génération est décidément bourrée de talents. 

En quelques mots c'est bouleversant, monumental, vivifiant, enivrant et follement contemporain.
Bravo maestro !



La luz de un lago @Théâtre de l'Odéon, le 09 Novembre 2025

Ce dimanche 9 novembre 2025 fut jour de découverte. J'assiste à mon premier spectacle du collectif El Conde de Torrefiel. Un spectacle qui ne peut être défendu comme une pièce de théâtre dans sa définition la plus basique ; une oeuvre littéraire destinée à être jouée devant un public. Avec La luz de un lago, on assiste à une performance aussi bien cinématographique que plastique. Les seuls comédiens seraient des techniciens, machinistes à l'exception peut-être d'une narratrice. 

© Mario Zamora

C'est sur le plateau de la scène de l'Odéon (Paris 6ème) que sont invités à s'asseoir les spectateurs. Pas à même le sol mais sur des gradins installés pour l'occasion. Le spectacle commence à partir du moment où nous est expliqué que nous allons voir un film d'amour. Plusieurs histoires se succèdent, sans lien les unes avec les autres, du moins, a priori. 

Finalement, se multiplieront les mises en abyme. Vraisemblablement, on assiste à un film d'images mentales. A l'écran sont projetés les dites histoires et on les lit comme dans un livre géant. On croisera les chemins amoureux de plusieurs couples, dans plusieurs époques. Et quand il ne s'agit pas de lire, c'est s'émouvoir d'images pixellisées voire des successions de "glitchs" - imperfections contrôlées - et de ressentir des vibrations intenses causées par une expérience sonore puissante sur fond d'Angel de Massive Attack puis de transe électro de boîte nuit anglaise des années 1990. 

La luz de un lago est un geste artistique non conventionnel, résolument tourné vers les sensations. Si on devait le revoir, il est possible que le ressenti ne soit pas à l'identique tant il joue avec les remous intérieurs. Une expérience vertigineuse, rare qu'il se faut vivre. Mais... ne dit-on pas la même chose de l'amour ? 

Les conséquences @Théâtre de la Ville, le 04 Novembre 2025

On pourrait dire que Pascal Rambert a une obsession pour les histoires familiales. Mais à y regarder de plus près, l'homme de théâtre éprouve une fascination pour le temps qui passe. 

© Louise Quignon

Dans sa nouvelle création Les conséquences présentée dans le cadre du Festival d'Automne à Paris, il s'est entouré de ses fidèles et de quelques nouvelles têtes. En résulte un casting pour le moins impressionnant mêlant ancienne et nouvelle génération d'acteurs : Jacques WeberAudrey Bonnet, Anne Brochet, Paul Fougère, Lena Garrel, Jisca Kalvanda, Marilú Marini, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage et Mathilde Viseux. Tout ce beau monde aux couleurs vives - pour les personnages féminins - se retrouve comme confiné dans un barnum blanc clinique aux multiples sorties de secours - exit les portes qui claquent des vaudevilles, bienvenue à la toile qui se frotte aux zips à chaque passage ! -. De longues tables et des bancs laissant entendre qu'une cérémonie a lieu.  Le spectacle s'ouvre sur la famille réunie autour d'une urne funéraire au design peu commun : bleu en forme de goutte d'eau.  

Dans cette première partie d'une trilogie qui se promet monumentale dont le dernier volet est censé arriver en 2029, Pascal Rambert interroge nos engagements sous toutes ces formes, des impacts de nos actes présents comme passés à travers le prisme d'une famille vraisemblablement bourgeoise. Ils ont tous des parcours scolaire hors norme : ENA, Ecole normale supérieure ou encore Ecole alsacienne au minimum. Chacun est peut-être un symbole de réussite mais jamais de fierté. 

Comme souvent chez Rambert, la famille a de véritables soucis de communication. Un amour-haine entretenu sur la durée. S'écouter ne vaut pas s'entendre. Deux verbes liés par l'idée même d'un respect mutuel, d'une présence véritable. Dans les familles fictives de Rambert ça n'existe tout simplement pas : on hurle, on pleure, on s'époumone mais, on réfléchit, beaucoup.

Si parfois le raisonnement politique est quelque peu convenu et attendu, le jeu y est profondément brillant. On ne peut s'empêcher de rire lorsqu'Arthur Nauzyciel sort de ses gonds sur fond d'aversion pour les magasins Desigual et Pylones, on est séduits par le magnétisme de Laurent Sauvage, touchés par le grandiose de Jacques Weber, le merveilleux duo Bonnet/Nordey - bien que les cris de la première peuvent vraiment crever nos tympans -, la tendresse juste de Marilú Marini dont on se délecte de l'accent italien qui s'invite à la fête, la sincérité d'Anne Brochet et se révèlent devant nous l'ensemble des jeunes talents que sont Paul FougèreLena GarrelJisca Kalvanda et Mathilde Viseux. S'ils courent souvent partout, c'est le moment dansé qui les réunira. Il nous tarde de découvrir la suite.