Art.13 @MC93, le 28 Janvier 2024

 "Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un Etat.
Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

Déclaration Universelle des droits de l'Homme, Article 13. 1948

© Christophe Raynaud de Lage

Phia Ménard. C'est notre première rencontre avec son travail. Il était plus que temps. On en avait beaucoup entendu parlé. Souvent en bien. Il fallait pouvoir enfin voir ça. C'est arrivé, en 2024. 

Avant que ne s'ouvre le rideau de la grande scène, on voit une pancarte ; Aylan Kurdi (2012-2015). Qui est ce malheureux petit être qui a perdu la vie si jeune ? Non, ce n'est pas un personnage de fiction. Il a bel et bien existé. Souvenez vous... Oui. Ce petit garçon avait fait la Une des journaux. La photographie de son corps échoué sur une plage de Turquie avait fait le tour du monde. Le temps de l'émotion passé, la vie continue... 

Le rideau s'ouvre. La pelouse est tondue à la perfection, les chemins en graviers sont eux aussi parfaitement dessinés, la statue d'Apollon - tel un commandeur chez Molière - en simili bronze est propre. Un jardin à la française dans ce qu'il y a de plus banal. En retrait, côté cour, une silhouette d'apparence humaine dans son corps, son visage plus curieux. C'est une espèce de heaume laineux. Le corps rampe, se meut avec beaucoup de difficulté pendant que nos oreilles - que certains d'entre nous boucheront - entendent le bruit agressifs de tronçonneuses et autres tondeuses. Sur un écran en fond est projeté "Les nuisibles". Le corps finit par se tenir debout, esquisse des pas de danse démantibulés, s'empare de la hache jusqu'ici tenue par la statue et se livre à une destruction progressive du décorum sur fond de Masquarade Waltz d'Aram Khachaturian

Sans trop révéler le contenu de la performance de Marion Blondeau, la création de Phia Ménard s'inscrit dans un nouveau cycle intitulé Les Pièces du Jardin et de Ruines. L'artiste n'attend pas du spectateur qu'il soit ébloui mais qu'il s'interroge. A juste titre, tout n'est pas forcément très clair dans la proposition mais tout - le geste et le message - y est radical, politique, hautement symbolique. Alors on ne s'étendra pas davantage sur l'esthétique remarquable de la création monumentale mais une chose est certaine, on reviendra voir du Phia Ménard et sa compagnie Non Nova

A l'heure où une loi immigration a été votée à l'Assemblée Nationale avec 88 députés du Rassemblement National, on vous laissera choisir votre camp.


Notre vie dans l'Art @Théâtre du Soleil, le 26 Janvier 2024

On terminait la 51ème édition du Festival d'Automne quand on s'est laissés tenter par un peu de rab au Théâtre du Soleil. Direction la légendaire Cartoucherie pour aller voir le premier spectacle créée en France par l'américain Richard Nelson Notre vie dans l'Art.  

© Vahid Amanpour

1923. Chicago. La compagnie du Théâtre d'art de Moscou célèbre son 25ème anniversaire dans une pension familiale le temps d'un jour de relâche. Dans un dispositif en quadri frontal, le spectateur devient convive de premier choix. A peu de choses près, il partage le repas à table. A défaut de pouvoir goûter, il sentira la bonne odeur des pelmenis. 

Pendant un peu plus de deux heures, vous vivrez l'intégralité de leurs échanges typiques de la vie d'une compagnie de théâtre mêlant toutes les générations. On y parle de la vie et ses surprises, les déconvenues, les souvenirs, l'Art - oui avec un A majuscule - et son rapport à la politique. Des échanges passionnants et naturels auxquels on serait bien tentés de prendre part. Dans ses couleurs, ce qui se construit sous nos yeux relève d'un tableau réaliste à la Gustave Courbet dans lequel s'animent les pas moins de onze comédiens : Arman Saribekyan, Duccio Bellugi-Vannuccini, Georges Bigot, Maurice DurozierHélène Cinque, Nirupama Nityanandan, Agustin Letelier, Tomaz Nogueira, Shaghayegh Beheshti, Clémence Fougea et Judit Jancso

Evidemment, le spectacle résonne à l'heure du conflit russo-ukrainien, du sort des artistes aussi bien russes qu'ukrainiens - d'autant que le spectacle devait lui-même se jouer en Russie -. Si les échanges sont plein d'optimisme, de chaleur, peu à peu le ton s'aggrave quand on en vient à parler de l'arnaque qu'ils subissent. Mais en toute fin, on se remet à chanter pour célébrer la vie dans l'Art. 



Dissection d'une chute de neige @Théâtre Nanterre-Amandiers, le 11 Janvier 2024

Il y a eu le Roi par effraction que signait François Garde en 2019. Mais que penser du monarque par défaut de fabrication ? C'est comme ça que l'on pourrait concevoir le personnage de Christine, reine de Suède qui a inspiré la pièce de Sara Stridsberg au titre pour le moins poétique : Dissection d'une chute de neige. L'actuel directeur du théâtre des Amandiers, Christophe Rauck s'en était emparé pour la présenter à sa création au Théâtre du Nord en 2021 mais la pandémie l'a brutalement stoppé dans sa lancée. 


Comme dans une boule à neige au format rectangulaire, Christine de Suède - Marie-Sophie Ferdane - est prise au piège d'un pouvoir, d'un rôle dont elle ne veut pas. Sa réalité est dans la boîte. Le monde du dehors n'est qu'agitation. La fragilité de la figure souveraine nommée la Fille Roi interpelle pour son anticonformisme : féministe, cultivée et pour le moins qu'on puisse dire, indépendante elle n'avait rien de la figure de pouvoir autoritaire. Le conte contemporain de Sara Stridsberg raconte la philosophie du pouvoir autrement, la trajectoire d'une tyran malheureuse, fragile mais brutale et dure, les questionnements existentiels d'une âme bien tourmentée, un destin tout tracé mais en passe d'être rompu. 

Le monde du dehors qui survit entre les cendres compte Belle - portée ici par Ludmilla Makowski -, sa douce amante perdue, le Roi Mort - Thierry Bosc - tel la figure du père d'Hamlet qui revient d'entre les morts avec l'humour en prime, le Pouvoir - Christophe Grégoire - l'autorité intransigeante, sans aucune once d'amour paternel, le Philosophe - Habib Dembélé - le Descartes valeureux complice lié d'une amitié sans faille, Maria Eleonora - Murielle Colvez - la figure maternelle déserteuse, fuyante (on vous laissera choisir ce qu'il vous semblera plus judicieux) et enfin, Love - Emmanuel Noblet -, l'amoureux obstiné mais rejeté, désintéressé du pouvoir. 

Si à certains moments le rythme se ralentit, toute la délicatesse combinée à la justesse du jeu de Marie-Sophie Ferdane parvient à nous convaincre. On se laisse avant tout séduire par l'esthétique de la scénographie plastique conçue par Alain Lagarde