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Chiens @Théâtre des Bouffes du Nord, le 03 Février 2026

Vous imaginez arriver sur un plateau de théâtre où de la lingerie souillée jonche le sol ? C'est comme ça que Lorraine de Sagazan vous fait entrer - après une longue hésitation sur le vocable, pénétrer était peut-être trop à propos...- dans sa nouvelle création Chiens.

© Jean-Louis Fernandez

Chiens est un opéra cauchemardesque, une plongée dans l'horreur. J'ai à cœur de répéter que si j'aime autant le théâtre c'est pour son immersivité que le cinéma n'a pas du fait de l'écran comme barrière - ce qui ne m'empêche pas d'aimer cette autre discipline - . Je me rue sur des spectacles où la violence est invisible, parce qu'elle infuse dans la tête - et peut-être même dans tout le corps - du spectateur aussi intensément que celle qui se déroule sous ses yeux. On la vit avec les autres. 

Une fois assis sur les bancs des Bouffes du Nord, on lit les trigger warnings affichés des deux côtés qui nous laisse libres de quitter la salle à tout moment, les éléments de contexte et... c'est parti. On ne dit plus un mot, on frémit mais pas un bruit ou alors un très discret, celui d'une déglutition. Un sourire peut-être se dessinera sur nos visages mais pendant un temps bien court. 

Lorraine de Sagazan se penche sur l'abominable affaire French Bukkake, on y trouvera un écho puissant à la non moins ignoble affaire des viols de Mazan, encore plus récente. Une sordide affaire qui mettait en lumière ce qui aurait pu rester longtemps dans les profondeurs de ce qu'on appelle le dark web : des viols de jeunes femmes par des centaines d'hommes cagoulés filmés par un homme - Pascal Ollitrault -, propriétaire d'un site pornographique. Cette création s'inscrit dans la lignée de sa création Leviathan - que nous n'avons malheureusement pas pu voir par manque de temps -. 

Le spectacle joue essentiellement sur deux partitions ; l'une purement musicale, l'autre plus textuelle. Le saisissant comédien Vladislas Galard endosse les rôles autant des victimes que des bourreaux, la voix déformée comme dans un témoignage anonymisé, il nous glace. Le reste est chanté par de talentueux chanteurs - hommes et femmes -.

© Jean-Louis Fernandez
Dans les nombreuses chansons magnifiquement bien écrites, aussi glaçantes que puissantes, on retient cette phrase "Les chiens qu'on détache deviennent des loups". Dans l'arène des Bouffes du Nord, les chiens se tiennent souvent sur deux pattes et détiennent même des armes qui plus d'une fois nous terrifieront. 

Le spectacle secoue et nous laisse sur l'éternelle question : maintenant que l'on sait tout cela, que faisons-nous ? A nous, hommes et femmes qui faisons le monde, de veiller à ne pas reproduire...

  


 

Hamlet @Opéra Comique, le 15 Décembre 2018


© Vincent Pontet
Après une superbe adaptation de Festen Cyril Teste présentée aux Ateliers Berthier fin 2017, le metteur en scène s'est lancé un défi encore plus grand et totalement différent : Hamlet d'Ambroise Thomas à l'Opéra Comique. Cyril Teste montre, une fois encore, qu'il est à la hauteur des défis qu'il s'impose.

Escaliers, foyers, balcons et bien sûr plateau font office de décors. L'arrivée du fond de la salle en grandes pompes de Claudius - interprété par Laurent Alvaro - donne le ton du spectacle : monumental. Résolument contemporaine, cette adaptation d'Hamlet s'ancre dans une époque très proche de la nôtre.
© Vincent Pontet 

Cyril Teste a, pour ce spectacle, collaboré avec le scénographe belge Ramy Fischler pour exploiter au mieux la vidéo qui lui est chère : jeux de rideaux, juxtaposition de voiles en tulle, écrans. Tirant profit d'une scénographie allégée, ils parviennent à créer intégralement des espaces en tout genre : nature, intérieurs, cimetière, profondeurs aquatiques... uniquement par la vidéo. Cette dernière se rapprocherait du travail de Bill Viola notamment dans la scène de noyade d'Ophélie. A noter également l'habile jeu entre les moments pré-enregistrés et les directs purs.

En ce soir de générale, les spectateurs sont prévenus : les artistes ne sont pas amenés à chanter à pleine voix. De plus, Sylvie Brunet-Grupposo interprète de Gertrude est annoncée comme souffrante. Mais merveilleuse surprise : la représentation n'a guère été interrompue et l'ensemble des artistes a donné de la voix en toutes circonstances. Stéphane Degout campe le rôle titre avec brio, profondeur. Sabine Devieilhe brille par son timbre de voix si clair et bouleverse dans sa noyade. Jérôme Varnier surprend ; assis parmi les spectateurs, il incarne son personnage de Spectre avec force. Sans oublier tous les autres personnages, l'ensemble impressionne aussi par la clarté des chants. Composant essentiel, L'Orchestre des Champs-Elysées dirigé par Louis Langrée joue tout en subtilité en marquant les moments dramatiques avec justesse. 

River of Fundament @Cité de la musique, le 25 Octobre 2014


En 1983, Norman Mailer signait son roman Nuit des temps (Ancient evenings). 


Un récit pour le moins atypique qui se contextualise du temps de l'Egypte de Ramsès II, l'auteur le confie à Matthew Barney un an avant de décéder. 
Barney y trouvera une véritable source d'inspiration  qui donnera naissance à ce film opéra :
River of Fundament


Explorant les thèmes de la vie, la mort et la réincarnation, ce chef-d'oeuvre est à la croisée de la performance, de l'opéra et du cinéma. Le genre est encore indescriptible, on se laisserait tenter à le placer dans le drame psychologique mais tout reste possible. 

Matthew Barney est bien connu pour ses créations contemporaines aussi surprenantes les unes que les autres. Découpé en trois actes, une durée de six heures, River of Fundament est un condensé d'images provocantes, crues où se croisent moments chantés et dialogues de divinités rivales. Ces images choc se mélangent à des instants presque documentaires d'une esthétique remarquable. Toutefois, l'oeuvre est recommandée à un public averti.

Jonathan Bepler  signe une création musicale qui s'éloigne de l'idée d'une bande originale traditionnelle. Tous les styles musicaux se confondent, de nouveaux instruments voient le jour uniquement pour l'occasion et toutes les formes de chant s'y retrouvent; duos, trios, quatuors... 

Si la trame narrative reste complexe à suivre - une alternance de flashbacks et de scènes ancrées dans le présent de l'action - le public est concentré, presque figé, captivé par ce voyage au cœur d'un univers pharaonique. L'humour ultra-cynique fera rire discrètement. 

Le Festival d'Automne a su proposer une aventure riche et pour le moins intense qui ne manque pas d'audace. 

Trailer : 




Einstein on the beach @Théâtre du Châtelet, le 12 Janvier 2014



Dimanche 12 Janvier 2014 au Théâtre du Châtelet, une masse de personnes attendaient billets en main pour assister à l’ultime représentation d’Einstein on the beach. Si trente-sept ans plus tôt à Avignon il n’avait pas attiré les foules, c’est désormais à Paris que le spectacle aura eu le succès mérité.
Brisant les codes de l’opéra classique qui obligent à avoir une trame narrative ou tout simplement des chanteurs jouant des rôles, Einstein on the beach  est un opéra exceptionnel et novateur.
Einstein on the beach c’est un réel voyage expérimental entre les sonorités redondantes tantôt indiennes, tantôt jazzy dirigées par Philip Glass qui considère lui-même ces sons comme des « thèmes et variations », les chants sont par moment numériques (le chœur chante des rythmes « 1, 2, 3, 4 – 1, 2, 3 ») tantôt le chœur récite des notes « do - si – do -  si »  et les chorégraphies paramétrées au millimètre de Lucinda Childs. Les chorégraphes se déplacent tels des ballerines dans leurs boîtes à musique, réalisant des mouvements purs et élégants. A noter qu’ils évoluent dans de somptueux décors signés Robert Wilson. Bien que la trame narrative soit aux abonnés absents, certains lieux reviennent : un tribunal, un train aussi bien dans le paysage qu’à l’intérieur. Et Einstein dans tout ça ? Il apparait partout ! Soit en portrait sur le décor soit dans l’orchestre en tant que violoniste. L’ensemble du spectacle met en scène son invention : la bombe atomique.
L’œuvre s’achève sur un magnifique jeu de lumières ; sur fond noir, les danseurs s’animent devant des panneaux lumineux tels des plans orthonormés.
Un savant mélange des arts : images, sons et sensations au service d'une œuvre contemporaine magistrale.



                                                
 Séance de rattrapage : ici 

 Je souhaite également remercier Christophe EsnaultAriane et Roger Burton.