Mode d'emploi pour metteur en scène israélien en Europe @Théâtre Paris-Villette, le 25 mars 2025

Deux amis de toujours. L'un s'appelle Ido Shaked et vit à Paris, l'autre Hannan Ishay à Tel Aviv. Tous deux sont metteurs en scène et à l'invitation d'un festival européen - allemand plus spécifiquement -, les voilà amenés à créer un spectacle sur l'identité israélienne. Vaste sujet et quand on est de nature engagée, ça ne facilite pas du tout l'exercice. Le football, la cuisine, ils ont essayé de trouver des chemins détournés mais rien n'y fait, impossible de parler d'Israël sans faire mention du conflit historique. Comment faire quand celui-ci vous rattrape ?

© Julia Kampichler

Le duo parvient à créer un spectacle puissant et mordant. Le passé et le présent coexistent pour le meilleur comme pour le pire. Colonisation, antisémitisme, islamophobie européenne, fascisme et censure se retrouvent au menu et comme souvent, l'humour fait office de meilleure arme. 

La scénographie est minimaliste, fabriquée quasiment en temps réel sous nos yeux. Des cartons disséminés ça et là, un piano, une valise et un rideau blanc suffisent à imaginer un espace de répétition. Le calendrier défile à vive allure, le rythme est soutenu sans qu'aucun des ingrédients ne disparaissent. On assiste à une forme d'errance métaphysique où la négociation du duo prend toute sa place. 

Le spectacle démarre sur une scène dramatique pour progressivement devenir une réflexion sur ce qu'il serait possible de montrer, raconter. C'est bien écrit, ça sonne presque comme de l'improvisation dans certaines répliques. Débats animés, hésitations, les illusions, les rêves, les convictions tout y passe dans une profonde sincérité très appréciée. 


Le Poids des fourmis @Théâtre Paris Villette, le 07 Mars 2025

Le saviez-vous ? Le poids total des fourmis sur Terre dépasse celui des humains. Nous vous laissons méditer sur ce savoir pas si innocent.

© Yanick Macdonald

Quand vous entrez dans la salle, Nathalie Claude et Gaëtant Nadeau sont avachis sur des chaises de bureau posés sur une espèce d'îlot bordé de balles noires peuplant le plateau. 

L'écoanxiété, comme mal du siècle dernier. Jeanne (Élisabeth Smith) et Olivier (Gabriel Szabo) sont deux ados qui en ont gros. L'état du monde les indigne. Là où Jeanne est animée par la colère, Olivier désespère dans des cauchemars particulièrement anxiogènes durant lesquels on lui offre la Terre morte. Face à eux, les adultes passifs. Parents, directeur de l'école, psy, libraire alcoolique, mairesse, tous n'en ont que faire des alertes de la jeunesse. Cette jeunesse parfaitement éveillée - alerte woke ! - décide de les sensibiliser à l'occasion d'une élection scolaire inscrite dans le cadre de la "Semaine du futur" organisée par leur école.

Ce monde-là qui semble halluciné n'est pas si éloigné de la réalité dans laquelle nous vivons. La compagnie québecoiseThéâtre Bluff se donne à coeur joie dans ce spectacle nécessaire, ancré dans l'actualité. Sans basculer dans un pessimisme radical ou dans un ton super moralisateur, Le Poids des fourmis est intelligemment dosé. Exit les notions de "RSE", "CSRD", "sobriété", "durabilité". Le texte de David Paquet est un vrai régal. Abus de pouvoir et résistance citoyenne s'affrontent comme les générations. On va adorer ce duo d'ados dans lesquels il est facile de se reconnaître, ce décor complètement dingue, l'humour bien dosé et la tendresse du regard porté sur ces personnages. 

Le spectacle devient une bulle frappadingue qui rappelle que la résistance n'est pas qu'un état d'esprit, que le collectif pour peu qu'il soit véritablement bien pensé peut faire la différence. Pour reprendre les mots de son metteur en scène Philippe Cyr "Je veux croire qu'ensemble, nous avons la balance du pouvoir." A bon entendeur... 

Sans faire de bruit @Théâtre Paris-Villette, le 06 Mars 2025

Sans faire de bruit ou le délicat théâtre documentaire de l'intime. Sur le plateau de la petite salle du Théâtre Paris-Villette, un fauteuil et un abat-jour quelque peu rétro font face aux spectateurs. En s'avançant sur l'espace scénique, Louve Reiniche-Larroche dispose un matériel d'enregistrement - micro / magnéto - et pousse un fauteuil roulant inoccupé. Alors que la voix d'un homme d'un certain âge se fait entendre, la comédienne prend place sur ce fauteuil roulant et mime, donne corps à son aîné jusque dans les plus précises mimiques labiales. 

© Fred Mauviel

La comédienne incarnera avec la même précision cinq rôles. Cinq personnes de sa propre famille ; son grand-père, sa grand-mère, sa belle-soeur, son frère et sa nièce - encore enfant -. Tour à tour, ils se présentent puis témoignent pour elle de leur vision de ce qu'ils ont fini par appeler "l'accident". Le triste jour où tout a basculé pour sa mère : Brigitte. Décrite comme une femme courageuse, qui s'efface pour les autres et profondément bonne. La psychologue de métier a perdu l'audition brutalement. Celle qui a passé sa vie à écouter les autres, n'entend plus. Une tragédie réelle bien ironique. 

Le travail proposé par Tal Reueveny et Louve Reiniche-Larroche est particulièrement touchant. Si l'on pouvait facilement tomber dans le pathos, le duo fait le pari d'un spectacle sensible. La scénographie minimaliste en devient presque onirique, elle se voit amplifiée par un formidable travail sur le son. La force de Sans faire de bruit réside dans l'incroyable maîtrise du mime de Louve Reiniche-Larroche. Spectacle lauréat du prix du jury du Festival Impatience 2024, Sans faire de bruit se doit de faire très justement grand bruit. 


A découvrir en parallèle : 
Le podcast Sans faire de bruit