Les fausses confidences @Théâtre de l'Odéon, le 26 Mai 2015


Après un premier passage en 2014 sous le signe du succès au Théâtre de l’Odéon, Luc Bondy choisit de reprendre son spectacle. Le texte de Marivaux n’a rien perdu de sa richesse. C’est un casting de choix qui se met au service de la beauté du langage.

Le public s’installe progressivement pendant que l’élégante Isabelle Huppert effectue quelques mouvements de taï-chi en fond de plateau dans un cercle d’escarpins. Toute vêtue de blanc, la comédienne campe le rôle de la belle et très riche Araminte. C’est à cette dernière que l’on prend soin de lui présenter pour embauche le pauvre Dorante interprété par Louis Garrel. Comment un jeune homme si peu fortuné, si peu expérimenté pourrait-il plaire à Araminte ? Les deux comédiens principaux qui ont fait face aux caméras ensemble s’en sortent à merveille sur les planches ; Huppert semble beaucoup s’amuser sur le plateau et Garrel s’épanouit.

La maîtrise du langage passe aussi par l’humour. C’est le jeu des silences et des non-dits qui font la beauté du texte de Marivaux. C’est aussi souvent par le biais des apartés que l’on rit. Yves Jacques est un Dubois fantastique ; manipulateur et rusé, qui s’amuse à laisser des petites traces. Bulle Ogier dans son rôle de mère propose un jeu fort cocasse, la jeune Manon Combes interprète la douce et naïve Marton avec justesse et Jean-Pierre Malo fait un bon Comte Dorimont.

Les costumes de Moidele Bikele ne s’ancrant pas dans une époque permettent d’insuffler l’idée d’une pièce contemporaine porteuse de thématiques telles que les différences entre les classes, l’argent ou encore les intérêts individuels.

Cette joyeuse petite équipe artistique peut s’assurer de nouveau un succès pour cette saison 2014 - 2015 au Théâtre de l’Odéon. 

Baudelaire, le diable et moi - Claire Barré


Il y a presque un an, Claire Barré sortait son premier roman
Ceci est mon sexe, on y découvrait une
héroïne appelée Trixie-Rose Jones, la divinité aux orgasmes miraculeux.

Cette année Claire Barré revient avec un tout nouveau roman; Baudelaire, le diable et moi. Cette fois-ci on suivra Clara, jeune femme dépressive, grande amatrice de poésie mais inadaptée au monde moderne. Elle est atteinte de la maladie du siècle aurait-on dit en d'autres temps.

Baudelaire, le diable et moi est un roman plutôt curieux. On remonte le temps grâce au diable identifié comme étant Sébastien Melmoth (Oscar Wilde). Imaginez que celui-ci vous propose un voyage dans le temps aux côtés de vos auteurs préférés...

Ne vous êtes-vous jamais posé la question de savoir ce que vous auriez dit ou ce que vous auriez fait avec ceux que vous n'avez pas pu connaître ? Clara ne s'est pas tellement posée la question, elle voulait Baudelaire. Elle se retrouve donc propulsée au XIXème siècle, à la rencontre du grand Charles qu'elle admire tant. Tellement admirative qu'elle s'offre à lui. "L'enfer est pavé de bonnes intentions."

La jeune Clara découvre une époque dans laquelle elle se sentira plus à son aise, entourée de tous ceux qui lui ont forgé une culture littéraire et le lecteur se sent comme tiré par la main.
Ce voyage au cœur du XIXème siècle ne représente qu'une partie du roman.

La dernière partie questionne un aspect très intéressant; si les auteurs du XIXème siècle se retrouvaient parmi nous, que feraient-ils ? Quel avis auraient-ils sur la littérature aujourd'hui ? Quel rapport entretiendraient-ils avec les ordinateurs et par extension Internet ? Claire Barré a essayé d'imaginer les réactions de Baudelaire, fasciné par la modernité et à la fois exaspéré. L'auteure décortique intelligemment l'évolution littéraire de notre époque.

Si jadis les auteurs ont choqué, ils ont à tout jamais marqué l'Histoire de la littérature, mais qu'en est-il aujourd'hui ? Le processus de création est renversé, les codes ont changé... Claire Barré porte un regard critique et ce dernier est pour le moins pertinent.
Mêlant bribes de poésie et écriture romanesque, Claire Barré peut de nouveau être sûre de séduire un lectorat.

L'Errance moderne @Théâtre des Béliers Parisiens, le 10 Mai 2015


Seul en scène, Alexandre Texier se fait porte-parole d’une jeunesse en quête de son avenir.

Sur les planches du Théâtre des Béliers Parisiens, il joue Alex, un jeune de 24 ans, sans diplôme, sans prétention si ce n’est celle de devenir comédien. Son père menace de le mettre dehors s’il n’apprend pas vite à être autonome à son âge. Les alternatives d’aujourd’hui étant plutôt réduite, il ne lui reste plus qu’à frapper aux portes des agences intérim pour trouver un emploi.
D’entrée de jeu, le nom de l’agence n’est pas fictif ; Manpower. L’acteur campe le rôle d’une secrétaire digne du cliché absolu. L’interprétation est incroyable, Texier ne laisse aucun détail au hasard et se donne plus qu’à fond.

S’en suit les rencontres du jeune homme. Lors d’une expérience dans l’agro-alimentaire, plus exactement au sein d’une usine où le personnel est soumis à une future délocalisation il a pour supérieur un homme « plutôt particulier », qui a fait ça toute sa vie donc pas du tout prêt à subir ce qui les attend. Licencié pour avoir enfermé ce dernier dans la chambre froide, il se retrouve au poste d’observateur d’oiseaux qui ne durera pas non plus, caissier puis à peine embauché comme gardien de réserve, cette dernière ferme. En somme, les joies de l’intérim « C’est tout le temps différent » aura confié son agent dans un rire. Les trois éléments scéniques suffisent à structurer la scénographie, épurée mais remplie par les multiples personnages réunis en un seul homme.

Tous ces personnages sont pris comme des témoins de la difficulté sociale dans laquelle la société est plongée depuis quelques années. Désespérés et désespérants, Alexandre Texier montre un talent non négligeable pour passer d’un rôle à un autre. Mimiques, voix, tout y passe ! Le comédien déploie une énergie phénoménale pour jouer chacun des protagonistes. Une des scènes est très physique ; on assiste à un grand moment hilarant rappelant une certaine scène du célèbre Les Temps modernes de Charlie Chaplin.

On rit car le ton est plutôt humoristique. Sous des allures plutôt légères, le texte - écrit par Alexandre Texier et son frère Charles - cache un fond relativement féroce qui fait son effet à la dernière rencontre. La discussion avec un clochard quelque peu grognon sera décisive pour Alex.


Ce solo social show touchant présenté au Festival d’Avignon et plusieurs fois dans des salles parisiennes ne saura que conquérir le public lors de ses prochains passages au Festival !  

Orlando ou l'Impatience @Théâtre de la Ville, le 09 Avril 2015

« Dis-moi son nom ! » clame Orlando, ce jeune homme en quête de son père. A chaque début d’acte, il interroge sa mère, celle que Py a choisi de nommer « la Grande Actrice ». Tout droit sortie des années 50, aux allures de pin-up c’est Mireille Herbtsmeyer qui endosse le rôle maternel. Dame de théâtre qui ne se laisse porter que par cet art, laissant de fausses pistes à son fils ou encore, le poussant à s’interroger sur d’autres sujets tout aussi importants.

A la recherche de son père, Orlando – incarné avec brio par un jeune Matthieu Dessertine – ne cesse de découvrir les multiples facettes de la figure paternelle. Cette dernière livrée par un incroyable Philippe Girard. Désespéré, révolté, déshonoré ou encore oublié, ces nombreuses figures si humaines, si attachantes sont toutes jouées avec fougue.

« Chaque époque a sa tragédie » ; théâtre, politique, art, amour tous les sujets qu’affectionne Olivier Py se retrouvent dans ce texte, cette déclaration d’amour au théâtre. 
Qui dit politique, dit que l’on retrouve aussi l’engagement de l’homme, qui n’hésite pas à envoyer quelques critiques assassines à l’égard du ministère de la culture. Toutefois comme le faisait remarquer Christian Benedetti en juillet 2013 sur les ondes de France Culture ; «Ce n’est pas parce qu’on parle de la politique sur le plateau que c’est du théâtre politique […] ». Le ministre de la culture est interprété par un excellent Eddie Chignara qui se complait dans la douleur allant jusqu’à l’humiliation. On notera également le jeu fort humoristique et dynamique de Jean-Damien Barbin, tantôt professeur de diction fou, puis directeur de cabinet, ostéopathe, « troueur » terminant sur un rôle de théâtreux tout aussi extravagant. 
Le rire et la réflexion se croisent pour un grand moment de théâtre.

Deux comédiens plus discrets mais tout aussi brillants se joignent à la belle équipe ; Laure Calamy dans le rôle d’Ambre, personnage pétillant, lucide et Gaspard, l’amant, l’acteur ou encore le fils, interprété par François Michonneau.

Tous ces personnages évoluent dans un plateau mobile, sur une structure en forme de cube, c’est une habile mise en abyme que signe Pierre-André Weitz. Les techniciens se font acteurs le temps d’une rotation du plateau de jeu.

Ces personnages de pères et fils croisent les traits identitaires d’Olivier Py ; ils posent les questions existentielles qui préoccupent l’auteur-metteur en scène. Toutefois, nous espérons de tout cœur que Py ne deviendra jamais l’Orlando final, aigri.

Orlando ou l’Impatience est de ces textes qui portent des valeurs fortes, qui invitent à philosopher et qui nous font aimer plus intensément le théâtre. 

Ballet Béjart - Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat @Le Palais des Congrès, le 4 avril 2015


Le Presbytère, une création colorée signée Maurice Béjart sous la direction de Gil Roman, successeur de Béjart nommé par ce dernier quelque temps avant sa disparition en 2007. Ce spectacle se veut hommage à deux hommes disparus à l’âge de 45 ans, rongés par le même mal qu’est le sida ; Freddie Mercury, l’emblématique chanteur du groupe britannique Queen et Jorge Donn, danseur incontournable de la compagnie Béjart.

Dans une scénographie épurée, les danseurs commencent au sol, leurs corps sont drapés. Les premières minutes sont marquées par cette absence de mouvements. Puis quelques minutes plus tard, la trentaine de danseurs s’élance de tous les côtés du plateau du Palais des Congrès.

Elégance, dynamique, vivant, sont les maîtres mots de cette représentation. Mozart se chevauchant avec les grands tubes de Queen, c’est un véritable hymne à la jeunesse qui se dessine. Les soli s’alternent avec des grands moments en groupe.

Costumes colorés signés Versace, l’ambiance prête à la gaité notamment lors de Seaside Rendezvous où fleurissent bonnets et maillots de bain rétros, à l’humour lorsque pas moins d’une quinzaine de danseurs parviennent à rentrer dans un cube qui ressemble fortement à un backroom.

C’est Oscar Chacon qui retiendra le plus notre attention ; gracieux, il danse seul sur les moments les plus sombres de cette représentation notamment lorsque le plateau s’obscurcit, trois panneaux lumineux sont suspendus montrant des radiographies.


Le spectacle s’achève sur la troupe face à une vidéo de Jorge Donn dans le fabuleux Clown de Dieu sur le magistral The show must go on. Les premières notes de ce tube ne peuvent que laisser échapper quelques frissons d’émotion au public. Un show qui ravira les fans de Queen !

L'Encens et le Goudron @Théâtre L'Etoile du Nord, le 14 Mars 2015


Fruit de nombreuses années de recherche, Violaine De Carné signe son spectacle olfactif L’Encens et le Goudron et le présente pour quelques dates au théâtre L’Etoile du Nord.

Olfactif ? Parfaitement ! Aussi surprenant que cela puisse paraître, De Carné fait appel à Emmanuel Martini pour jouer les perfume-jockey ; à la manière d’un disc-jockey, Martini mixe parfums et odeurs. Une ambiance enivrante s’installe.

Dans ce spectacle, Violette questionne la vie. Elle attend que Guillaume - son compagnon - se réveille de son coma. Seule dans la chambre de l’hôpital, elle lui parle, rencontre d’autres patients. Ces derniers sont sortis du coma, ils sont entrés dans le cycle de rééducation. Pas moins de six personnages tous incarnés par Violaine De Carné.

Jouant entre les émotions et le rire, De Carné interprète des personnalités si différentes ; de Gloria à Rachid, en passant par Bérangère, Abou ou encore Pierre et Mister Mind. Tous attachants, ils nous rappellent à quel point l’humain est un être fragile. L’immersion dans le milieu hospitalier de la comédienne permet de confirmer la véritable performance de cette fragilité saupoudrée de poésie.
A la manière de l’épisode de la madeleine de Proust, Violaine De Carné met en exergue la liaison entre l’odorat et les souvenirs tout en passant par le langage. Les odeurs rapprochent les êtres, les font s’exprimer.

La comédienne évolue dans un espace scénique simple ; un lit sur roulettes, une statue imposante, un écran et s’il faut bien rajouter un sens ça sera l’ouïe avec la violoncelliste Véronika Soboljevski qui apporte une touche de poésie supplémentaire. Les déplacements de la comédienne ne sont pas gigantesques, ils caractérisent l’attente, elle fait donc souvent les cent pas dans ce qui fait office de chambre d’hôpital.

C’est un spectacle qui se caractérisera par la réussite d’une expérience assez exceptionnelle et pour le moins extrasensorielle. 

4.48 Psychose @Aktéon Théâtre, le 27 Février 2015

Au centre, elle est immobile. Dans sa robe blanche presque transparente aux traines tentaculaires, elle nous regarde intensément. Julie Danlébac se fait porteuse du rôle de Sarah Kane.

Prisonnière de sa douleur, Sarah Kane a lutté pour s’en écarter. Lors de son énième internement, son humanité la quittait peu à peu, elle était réduite à sa portion de médicaments pour l’apaiser et une vie qui n’était plus la sienne. Les mots qu’elle emploie lui appartiennent, ils viennent du plus profond, de ses entrailles.

On saluera l’audace d’Ulysse Di Gregorio de mettre en scène un texte si éprouvant, si noir et si violent. Julie Danlébac est exceptionnelle. Coupe à la garçonne, corps frêle, elle donne vie à la rage de Sarah Kane.

Pas un bruit, la comédienne est seule. Les spectateurs garderont leur souffle coupé jusqu'à la fin.

Poignante, Julie Danlébac a des allures de femme fragilisée, ses mouvements de tête sont légers, jamais trop vifs. Entre cris de rage et désespoir, Danlébac laisse échapper une espérance de vie meilleure.

Le jeu de lumières qui se pose sur elle renvoie une image quasiment spectrale, progressivement perdant de son intensité et qui laisse entrevoir comme un masque sur le visage de la comédienne.


Un spectacle qui promet de ne pas laisser le public indemne.