Mama @MC93, le 13 Octobre 2018


Mama © Mostafa Abdel Aty

Les spectateurs sont plongés dans un luxueux salon oriental : au centre un canapé doré, table basse assortie et deux fauteuils aux deux extrémités du canapé. La Mama ne tarde pas à se montrer. 

Toute la pièce du metteur en scène égyptien Ahmed El Attar va reposer sur un ensemble de scénettes de la vie quotidienne d'une famille bourgeoise cairote sous l'emprise de la grande figure maternelle. Cette dernière est ici campée par Menha El BatraouiEl Attar se fait observateur des rapports familiaux qu'entretiennent les femmes et leurs maris, leurs pères, leurs fils et le tableau est pensé comme un véritable miroir. Et le miroir est loin d'être déformant. 

La Mama est dure avec toutes les femmes de son entourage. La première à subir ses caprices n'est nul autre que sa domestique qui se doit de la servir quand Madame l'exige, sa belle-fille qui ne manquera pas de marcher dans ses pas inconsciemment, son amie qui grippée, a osé faire appel à une autre qu'elle - la Mama ira jusqu'à lui tourner le dos tant qu'elle ne se sera pas excusée -, sa petite-fille qui n'est pas assez féminine (et rebelle en herbe sur fond de Metallica)... Toutes subissent mais aucune ne se rebelle franchement. 

Puis, il y a les hommes. Ceux face à qui elles capitulent. Ils portent en eux le dernier mot. L'homme de la famille devient la menace suprême. On relèvera notamment la scène où face à son manque d'autorité sur sa fille, la belle-fille fait appel à son mari qui lui-même cherche la solution auprès de son propre père.

A peine caricatural, Mama est un spectacle qui laisse espérer au metteur en scène une amélioration des conditions de vie des femmes de son pays bousculé par les Printemps arabes de 2012. Cet espoir se manifeste notamment lors de deux interventions chantées - I believe I can fly  interprété en arabe par Heba Rifaat devenant l'hymne de la libération -. 







Proces @Théâtre de l'Odéon, le 27 Septembre 2018


Proces © Magda Hueckel
Et si d'autres procès sont attendus à travers le monde, c'est celui du polonais Krystian Lupa qui a suscité l'attention des spectateurs du Festival d'Automne - et les autres -. Une adaptation dans laquelle qui mêle le roman de Kafka et la situation du metteur en scène vis-à-vis du gouvernement de son pays. A noter également que Lupa s'est exprimé publiquement sur la nomination à la tête du Teatr Polski de Wroclaw - où devait être créée la pièce - de Cezary Morawski, comédien de séries télévisées qui ne dispose d'aucune connaissance théâtrale et n'a jamais été amené à en diriger auparavant. Cette opposition publique a valu à Lupa et sa troupe une convocation au tribunal : un procès dans le procès. 

C'est sur les planches du théâtre de l'Odéon que pas moins de dix-sept comédiens polonais vont s'échanger les répliques du roman inachevé de l'écrivain pragois et ce, pendant près de cinq heures. La pièce s'ouvre sur un poste de télévision allumé, sorte de rappel contextualisant la situation actuelle dans laquelle est plongée la Pologne.

La scénographie est une grande réussite : un savant mélange d'images filmées et juxtaposition de toiles en tulle abritant des décors d'intérieur d'époque. La troupe qui circule dans tous ces espaces est tout bonnement remarquable : justesse des émotions et rigueur semblent être les directives. Le metteur en scène septuagénaire ne manque pas de faire quelques petites interventions orales en français que l'on peut trouver caustiques. Ce qui frappe dans cette adaptation : le dédoublement des acteurs pour interpréter Franz K. L'un, très vif, qui tente désespérément de se sortir de la situation, de comprendre ce qui lui arrive et l'autre, nettement plus obscur, en proie au désespoir.

Le pessimisme kafkaïen se reflète ici avec des scènes parfois très sombres comme l'exécution de ces nombreux accusés auxquels on a collé un ruban d'adhésif noir sur la bouche. Une métaphore, sans nulle doute, de la situation que les comédiens et leur metteur en scène vivent actuellement en Pologne. Nous retiendrons également une partie étouffante où la noirceur côtoient des corps pâles : les comédiens sont totalement nus, ils partagent leurs réflexions dans un dortoir qui, très vite, prend des allures de camp.

Spectacle fleuve, fresque contemporaine et résolument politique, ce Proces est une création qui marquera les esprits.








Les Démons @Théâtre Odéon - Ateliers Berthier, le 22 Septembre 2018


Les Démons © DR Compagnie 
A peine installés, les spectateurs sont accueillis par la joyeuse troupe de Sylvain Creuzevault qui s'active dans tous les sens, jusqu'en haut des gradins et offre des flûtes - qu'ils renommeront trompettes - de champagne à quelques privilégiés. D'autres spectateurs sont conviés à s'asseoir sur des chaises en bois disposées de part et d'autre du plateau.  On se sent comme dans un studio de cinéma, le décor est en pleine finalisation. Si ce dernier pouvait s'exprimer il ne manquerait pas de déclarer un simple "Je suis à vous dans une minute".

Le jeune metteur en scène s'empare cette fois de l'oeuvre de Dostoïevski Les Démons. Face à la complexité du roman, une "feuille anti-panique" pour tenter de faire comprendre la chronologie aux spectateurs - et sans doute de s'assurer de leur bonne compréhension - s'est glissée dans la bible. 

Les Démons © DR Compagnie
La première partie se déroule dans une province de Russie. Nikolaï Stravoguine revient au pays des tsars après s'en être retiré quatre années auparavant. La jeune Maria Lébiadkina à la jambe dans le plâtre et quelque peu folle jure qu'elle est mariée à ce dernier qui nie toute alliance. Les thèmes du mariage, du pouvoir, de l'argent, du crime sont convoqués.
La seconde partie se voudra plus obscure et plus politique. On assiste à une concertation de jeunes anarchistes prêts à en découdre. C'est d'ailleurs l'un des moments où le parallèle avec la situation russe actuelle - Russe/Crimée, nationalisme grandissant - est réussi. Une fois les principales actions décidées, l'agitation reprend de plus belle sur un fond sonore de techno bruyante : les comédiens occupent toute la surface scénique avec des panneaux sur roulettes et les voilà qui dansent. Puis, la salle est plongée dans le noir et dans les fumigènes avec la voix lointaine de Nicolas Bouchaud pour guide.

Ce qui frappe dans les mises en scène de Creuzevault et son collectif d'Ores et Déjà c'est le fait de mettre de côté l'aspect linéaire d'un texte pour laisser une plus grande part d'improvisation pour que le spectacle devienne encore plus vivant, mouvant - une nouvelle fois Vincent Macaigne ne semble jamais très loin -. Et ses nombreux comédiens - Vladislav Galard, Michèle Godet, Arthur Igual, Sava Lolov, Léo-Antonin Lutinier, Frédéric Noaille, Anne-Laure Tondu, Amandine Pudlo et Blanche Ripoche auxquels se sont ajoutés Nicolas Bouchaud et Valérie Dréville- suivent la cadence et évoluent dans les matières les plus diverses : plastique, sable, eau, fumée... Un joyeux bazar en somme.

Pendant un peu plus de quatre heures, la troupe se donne plus qu'à fond. Le tout non sans humour ; une croix de bois qui ne passe pas la porte, une autre en glace qui fond dans un seau, une cloche qui ne sonne pas... Creuzevault et sa bande parviennent une fois de plus à relever un défi de taille avec une énergie débordante, une volonté de secouer les classiques à en faire trembler les murs.  

Hate - Tentative de duo avec un cheval @Théâtre Nanterre-Amandiers, le 16 Septembre 2018


© HATE Dorothée THEBERT FILIGE

A l'heure où les individus s'échangent des messages, à l'heure des "clashes" audiovisuels, Laetitia Dosch tente un dialogue pour le moins inattendu avec un cheval au Théâtres des Amandiers, à Nanterre. Peu de choses sur le plateau : un immense rideau illustrant un paysage façon tableau romantique avec une forêt, la montagne et un lac. Parfois, c'est dans le fond du décor que Dosch va chercher des accessoires : un poste radio, une lampe, une tente Quechua et rien d'autre.



Oubliez les costumes ! Laetitia Dosch est nue - ou du moins ne porte qu'une paire de baskets pour déambuler dans l'espace terreux - et ne porte sur elle que deux accessoires : une banane contenant des carottes pour apprivoiser l'animal et une épée de bois.

C'en est presque enfantin. Ou cela s'inscrit dans la métaphore de s'exprimer franchement. Et puis, elle peut y aller sans crainte, l'animal ne la jugera pas : sa condition de femme, le célibat, les migrants de Calais, les gens, le temps qui passe... Elle se lâche. S'en suit un grand moment de tendresse avec son compagnon de jeu Corazon, elle lui déclare son amour, ils s'embrassent...
Elle émet son désir d'enfant. Mais pas l'enfant d'un homme. Non. Un enfant de l'animal.

Et là, l'animal sur ses quatre pattes se met à parler. Non, il ne hennit pas. Il a de la conversation. Dosch se fait doubleuse.Nous ne sommes plus dans la tentative d'un duo, le stade d'essai est passé, la voilà qui dialogue avec Corazon. Pendant leur échange, la jeune femme va jusqu'à improviser un rap. Une véritable complicité est en train de se créer entre ses êtres qu'absolument rien ne pouvait prédestiner à être aussi proches. Si le dispositif est poétique, le texte est volontairement naïf, léger mais ne transcende pas.
Là où on aurait voulu un engagement plus abouti, plus profond, l'utopie puérile règne.


Le Père @MC93, le 15 Septembre 2018


C'est dans une obscurité totale que sont accueillis les spectateurs. Grands ouverts ou fermés, les yeux ne perçoivent rien.
Un épais brouillard envahit la salle.

Après sa création fleuve 2 666Julien Gosselin revient au Festival d'Automne avec une adaptation du roman L'Homme Incertain de Stéphanie Chaillou. Dans un format nettement plus court et plus intime, il se recentre ici sur une performance de lecture brute en choisissant de confier le rôle titre à Laurent Sauvage.

Laurent Sauvage livre l'histoire d'un agriculteur qui a tout perdu. Les conséquences de la politique agricole commune (PAC) ont été particulièrement brutales. Crise de rage, crise de larmes d'un père à qui on a dit depuis l'enfance qu' "un homme doit savoir protéger sa famille". Mais quand tout bascule du jour au lendemain comment faire ? Comment raconter à ses enfants innocents qui posent des questions ? Est-ce qu'un homme peut planifier ses échecs ? Il ne cache pas ses émotions, se remet en question pour comprendre les raisons de son échec.

Sauvage incarne l'agriculteur avec fougue, on vibre avec lui. Les mots les plus simples dévorent les maux. Le Père est une pièce qui navigue entre les eaux troubles du doute, de la colère et de l'humiliation, le tout dans une scénographie obscure rappelant les ténèbres intérieurs dans lesquels Laurent Sauvage lutte pour retrouver la lumière. Guillaume Bachelé et Julien Feryn signent une création sonore singulière assourdissante tantôt brutale tantôt presque sacrée.

En toute fin, la lumière apparaît : la violence des néons sur une parcelle de gazon. 

Ich bin Charlotte @Théâtre de Poche-Montparnasse, le 08 Septembre 2018


Des gramophones peuplent le plateau et dans le fond, un imposant buffet ancien à tiroirs fait face aux spectateurs. 
La silhouette élancée de Thierry Lopez apparaît en fondu. Charlotte von Mahlsdorf nous accueille dans un manoir qu'elle restaurera et qui deviendra le Gründerzeit Musem quelques dizaines d'années après la guerre. 

Qui était Charlotte von Mahlsdorf ? C'est cette douce femme née dans un corps d'homme - celui de Lothar Berfelde - qui a collectionné et protégé des meubles pendant les heures sombres de l'Histoire allemande. Elle a survécu sans échappé aux régimes les plus répressifs à l'égard des homosexuels. Elle a toujours assumé son identité. Plus jeune, elle a même fait de la prison pour avoir assassiné son père violent. Ich bin Charlotte va au-delà de l'appel à la tolérance. 

Steve Suissa signe ici une mise en scène toute en sobriété s'avérant efficace. Ici la performance transformiste n'est pas de mise, l'univers du cabaret n'est que faiblement évoqué. Les spectateurs partent à la rencontre de pas moins d'une trentaine de personnages qui ont tous participé à construire l'identité forte de Charlotte von Mahlsdorf. 

Thierry Lopez perché sur ses talons aiguilles livre un jeu sincère, mystérieux et particulièrement touchant. Seul en scène, toute son énergie est déployée pour offrir le meilleur dans chacun de ses personnages qu'il joue et ce, sans jamais faire appel à l'artifice ; "Il faut tout sauver, rien oublier, tout montrer".














Légende d'une vie @Lucernaire, le 08 Juillet 2018



Le théâtre noir du Lucernaire fait office de bureau, celui de Clarissa Von Wengen (Caroline Rainette), secrétaire personnelle et biographe attitrée du célèbre poète Karl Amadeus Franck. Clarissa s'agite dans tous les sens pendant que le fils de l'écrivain, Friedrich Marius Franck (Lennie Coindeaux) fait les cent pas, il commence à ressentir à ce qui s'apparenterait au trac. Il ressent sur ses épaules le poids de la gloire de son père disparu et les attentes du public. En effet, ce soir-là Friedrich s'apprête à présenter ses premiers travaux artistiques au public venu des quatre coins du monde pour les découvrir. Le fils Franck se sait donc particulièrement attendu. Tout finit par se dérouler à merveille. Toutefois, Clarissa s'enivre et craque. Elle révèle la part d'ombre de la figure paternelle.

Comme toujours dans les textes de Stefan Zweig il est question d'émotions et de psychologies. Le jeune fils Franck pensait trouver le réconfort dans le bureau de la secrétaire qu'il connait depuis son plus jeune âge. Il venait pour confier ses angoisses, il ignore que Clarissa va lui livrer la vérité sur son père. Friederich Marius Franck est alors tiraillé entre l'admiration et la répulsion pour un homme qui a consacré sa vie à son oeuvre. Sa femme et sa biographe n'ont fait qu'entretenir cette légende. Et c'est au sein même de ce duo que l'on apprend qu'une autre femme a, elle aussi, complètement été écrasée par Karl Amadeus ; Maria Folkenhoff (Anne Deruyter prête sa voix pour l'occasion). Amante de Karl Amadeus, c'est celle qui semble le connaître le mieux.

Dans l'oeuvre originale, Zweig fait intervenir huit personnages.
Pour son adaptation, Rainette n'en retient que deux. Elle incarnera Clarissa Von Wengen : mélange de la demie-soeur de Friedrich et du biographe (personnage originellement masculin) et Lennie Coindeaux le fils Franck. Avec force et justesse, le duo évolue dans un décor où quelques valises sont parsemées ça et là, un téléphone à cadran, ravivant les années 1920. Patrick Poivre d'Arvor prêtera sa voix le temps d'une conversation téléphonique, interprétant le critique Docteur Klopfer. A mesure que son personnage se libère Lennie Coindeaux gagne en maturité avec lui. Douce, Caroline Rainette captive. Elle est l'élément clé tout en complexité, la comédienne - metteure en scène lui donne ici une personnalité plus profonde.

Avoir fait le choix de se concentrer sur ces deux personnages renforce le huis clos et embarque les spectateurs dans l'intime comme s'ils observaient la scène depuis une serrure. L'intégration d'images en noir et blanc apporte une touche dramatique : entretenir le souvenir pour Clarissa et le clarifier pour Friedrich.