L'Etang @Théâtre National de Chaillot, le 24 Septembre 2023

"Pour les parents, il est plus facile d'élever la voix que d'élever ses enfants."
Marc Favreau 

© Estelle Hanania

La pièce est blanche. Comme une espèce de boîte blanche clinique. Un lit. Huit mannequins sont placés ça et là. Des bonbons aux couleurs acidulées jonchent le sol. Le véritable bazar orchestré par un adolescent. Un petit poste de radio au pied du lit crache un morceau techno à pleine puissance. Les mannequins sont retirés un à un avec soin, en douceur. 

Quelques minutes passent, par le fond du plateau, pénètre d'un pas lent le duo de femmes. Adèle Haenel entre la première. Julie Shanahan la suit. Adèle Haenel incarne le jeune Fritz, sa fratrie et ses amis. Julie Shanahan prend corps dans les figures parentales le père et la mère de Fritz mais aussi la mère d'un des amis de l'adolescent. Fritz ne va pas bien. On va sonder et identifier les racines du mal avec lui. Le mal est profond. 

L'ambiance malsaine nous happe tout du long, grâce à un jeu de lumière très soigné d'Yves Godin qui bascule entre les couleurs vives rappelant les bonbons et le blanc clinique, cruel pour un enchaînement de tableaux . Le duo féminin secoue par la folie qui les dévore. Adèle Haenel impressionne dans ses multiples identités, toutes identifiables - grâce à une dissociation vocale - dans un même corps qui se métamorphose toujours plus sous nos yeux. Que ça soit dans ses mouvements, ses replis ou ses pulsations. Elle livre jeu puissant au service d'une pièce intense, dérangeante. Julie Shanahan donne tout dans les autorités parentales, elle déstabilise autant que sa partenaire, rappelant parfois la scandaleuse mère du roman de Georges Bataille porté à l'écran par Christophe Honoré en 2004 avec dans le rôle titre Isabelle Huppert.

L'ambiguïté exerce son magnifique pouvoir de fascination, les tableaux s'enchaînent en laissant planer un doute : et si Fritz était en train d'halluciner après sa tentative de suicide avortée ? Gisèle Vienne signe une mise en scène radicale et puissante, nous a convaincu d'une chose : l'eau trouble de L'étang n'a rien de tiède.




















Ca faisait déjà deux fois coup sur coup que je ratais le spectacle.
J'ai brisé la malédiction.
Je l'ai enfin vu.

Les yeux grands ouverts @Théâtre de Belleville, le 15 Septembre 2023

Tout ce qu'on croit c'est ce qu'on ne sait pas

Quand j'ai pris connaissance de la programmation du Théâtre de Belleville, je me suis arrêtée un moment sur Les yeux grands ouverts. Une pièce qui trouve une résonnance particulière en nous tous. En tout cas, elle a parlé à mon intimité, à mes peurs enfouies, à l'enfant qui m'habite encore, des thèmes qui m'ont traversée très récemment. 

© Sébastien Bonnabel

Sur un plateau complètement nu, la pièce s'ouvre sur une citation de la pédiatre Françoise Dolto projetée au mur "Les enfants sont les symptômes des parents". Les titres des quatre chapitres qui rythment le spectacle seront à leur tour projetés sur ce même mur. L'histoire est simple : Constance est une jeune fille récemment installée au Canada revient avec son compagnon Jérémian dans sa maison d'enfance pour organiser les 30 ans de mariage de ses parents. Elle a l'air enthousiaste pour 2 voire même 4. Ses parents, eux, ne s'en préoccupent pas tellement. La météo ? Le repas ? Les convives ? Non, vraiment, ça leur passe au-dessus. La pièce alterne entre les moments vécus et les moments inconscients de Constance atteinte de somnambulisme. La frontière entre réel et rêverie est si fine. 

On a découvert Pauline Cassan dans le très beau spectacle sur l'autisme Le jour où j'ai compris que le ciel était bleu, elle était déjà pleine de justesse et d'émotions. La retrouver ici c'est partager le même constat. Avec Philippe de Monts, elle forme deux duos impeccables. Tout en clair obscur, jouant entre les mises en lumière et les zones d'ombre sur les sentiments, les doutes, la complexité de la relation parents/enfants, les deux comédiens donnent corps et verbe - notons une belle écriture - avec brio. Les scènes de somnambulisme sont d'une grande poésie - certaines sont véritablement dansées -. Les yeux grands ouverts est une pièce pleine de délicatesse, finement tissée.


One song - Histoire(s) du Théâtre IV @Théâtre du Rond-Point, le 12 Septembre 2023

Des gradins. Une poutre. Un espalier. Un tapis de course. La grande salle du Rond-Point devient une espèce de complexe sportif le temps des représentations du spectacle d'ouverture de saison, la création de la belge Miet Warlop : One song - Histoire(s) du Théâtre IV

Run for your life
'till you die
'till I die
'till we all die

© Michiel Devijver


Knock knock
Who's there ?
It's your grief from the past

Quand on entre dans les lieux, une femme qu'on pourrait qualifiée d'âgée aux trois jambes, détient un mégaphone un peu foireux. Perchée dans les hauteurs des gradins, elle se fait arbitre ET commentatrice sportif dans une langue complètement incompréhensible - ou inaudible -. Elle laisse échapper des rires communicatifs. Un groupe de supporters écharpés la rejoindront dans les gradins. Un pompom boy plus à même d'être un derviche tourneur s'impose de temps en temps. Progressivement, les athlètes-artistes prennent leur place ; chanteur sur le tapis roulant, violoniste sur la poutre, claviériste à l'espalier, contrebassiste couché sur le tapis et percussionniste entre ses éléments. Au centre du plateau, l'élément perturbateur au sens propre : le métronome ! 

Une heure durant c'est une performance transdisciplinaire (sportive, musicale et profondément artistique) qui se joue devant nous, simples spectateurs confortablement installés. Une performance qui répète en boucle la chanson unique sur des variations rythmiques toujours plus complexes. Ca sonnait rock, ça vire au ska, ça en deviendrait punk. Les corps sont mis à rude épreuve. Le deuil - qui est l'origine de la pièce - est une épreuve sur le temps long. Et cette performance, on en sort encore plus forts. Et nos athlètes vont se donner à fond ils vont suer, subir, chuter, courir et ce, sans jamais abandonner !

One song est un objet fascinant. Il fait rire, chanter - quand on finit par comprendre les paroles - voire même hurler intérieurement. Le deuil est une performance humaine. One song nous le rappelle.



Wasted @Théâtre de Belleville, le 04 Septembre 2023

"Dis-leur que moi j'ai de la peine
Et que ton ombre se promène
Dis leur, dis leur
Comme c'est injuste la trentaine
Et que ton ombre se promène

Baden Baden - Dis leur

© Gulliver Hecq

On n'est jamais vraiment prêts à faire le deuil d'un ami. Jamais prêts à faire face à un départ qu'on n'a pas voulu. Et si ce départ c'était la promesse d'un nouveau lendemain ? Est-ce qu'on peut affronter des lendemains promis aux banalités quand les hier ne sont remplis de rien, du vide ? Est-ce qu'on peut ne jamais être prêts à devenir adultes ? Tant d'interrogations soulevées avec le verbe cru et poétique de l'anglais Kae Tempest dans Wasted - Défoncés en français mais aussi perdus, gâchés, fracassés, décharnés… -. Martin Jobert et ses comédiens lui donnent corps dans une scénographie épurée mais hautement symbolique. 

© Gulliver Hecq

Ted (Tristan Pellegrino), Dany (Simon Cohen) et Charlotte (Kim Verschueren) se retrouvent dix ans après la disparition prématurée de leur ami Tony, pour célébrer sa mort. "Célébrer" dans leur bouche n'est pas synonyme de triste rassemblement, non. Une occasion de plus de se mettre minables. Et soudainement c'est l'épiphanie : que sont-ils devenus en 10 ans ? La culpabilité les ronge progressivement, qu'ils n'ont pas su profiter des jours où tout était encore possible. Ils sont désormais enfermés dans des routines peu enthousiasmantes. 

Sur le centre du plateau, un monolithe lumineux - aux couleurs variées - sur un socle sur lequel les comédiens peuvent s'asseoir entre deux répliques. Une évocation de la pierre tombale mais pas seulement, il devient un café, un hangar où se tiendrait la rave party, un kebab. Pour la drogue, les comédiens soufflent doucement une poignée de paillettes dans un faisceau de lumière. Le tout s'agrémente d'une musique discrète mais bien présente, inspirée - composée par Raphaël Mars - et personnifiée par Fabien Chapeira - également assistant à la mise en scène - qui incarnerait le fantôme de Tony. 

Le trio offre un spectacle doux, sans intensité exagérée. Les comédiens sont sensiblement du même âge que leurs personnages, ils avancent dans la dramaturgie avec un naturel engageant. Ils nous touchent parce qu'ils jouent avec une grande justesse. Et quand ils se mettent à réciter les vers de Tempest en anglais, c'est l'imperfection dans la prononciation de la langue qui n'est pas maternelle qui embellit le propos d'une jeunesse désenchantée, désaccordée.



Digne @Le Point Virgule, le 22 Juillet 2023

Digne est un one woman show détonnant. Avec Francisco E Cunha, co-auteur et metteur en scène Julie Danlébac lève le voile sur certains aléas de la vraie vie de comédienne mais pas seulement. L'occasion de revenir sur la notion de dignité. Et ce, dans tous les cas de figure ! 

Dans ce spectacle fortement caustique, l'actrice convoque une multitude de personnages improbables de la figure populaire Virginie Ledoyen à l'ingénieur informatique russe devenu sdf - faute au conflit russo-ukrainien ? - en passant par un ex moine boudhiste allemand répondant au prénom de Günther dans des situations tout aussi rocambolesques : une maraude en Kangoo, un casting à l'ambassade de Chine qui tourne mal, une fête d'anniversaire d'enfants... 

Julie Danlébac et Francisco E Cunha signent texte grinçant, mordant et ravageur où les tableaux s'enchaînent de manière fluide et sont toujours bien rythmés. Julie Danlébac que nous avions découverte il y a quelques années dans un registre beaucoup moins drôle - 4.48 Pyschose de Sarah Kane mis en scène par Ulysse Di Gregorio - montre une nouvelle facette de son jeu pluriel, irrévérencieux et parfaitement mesuré. 


Daddy @Théâtre de l'Odéon, le 23 Mai 2023

Après _jeanne_dark_, objet théâtral inédit qui se déroulait simultanément en salle et sur Instagram, Marion Siéfert choisit l'univers du jeu vidéo pour Daddy. La pièce qui explore la question de l'emprise qu'elle soit interpersonnelle ou bien entre un système et les individus.

© Matthieu Bareyre

Le spectacle s'ouvre sur un - immense - écran de jeu. Les comédiens ne sont pas sur le plateau, seules leurs voix sont audibles, ils jouent ensemble dans un univers complètement futuriste. Mara, 13 ans, l'héroïne centrale, perd brutalement sa connexion internet, elle s'est faite "daronner" comme ils disent. Ses parents lui demandent ainsi qu'à ses sœurs de faire un effort de sociabilisation, un ami de la famille est de passage pour un apéro. Entre des parents quasiment absents - la mère est infirmière en réanimation et le père, vigile sollicité à toute heure - et des sœurs en pleine adolescence, Mara se réfugie dans les jeux vidéos et se rêve actrice. 

Son partenaire de jeu, Julien, 27 ans, lui propose un échange en visio sur la plateforme Discord. Pour la première fois, les deux jeunes gens se voient. Julien a les traits d'un beau gosse, jeune entrepreneur, qui voit en Mara un potentiel énorme. Il l'invite à le rejoindre dans son jeu "Daddy" où tout est possible, sans limite. Elle pourra montrer son talent à tous. Julien sera son "Daddy" virtuel, un mentor et bien plus... Il lui offre des robes, perruques et autres accessoires pour qu'elle offre le meilleur d'elle-même à sa "fan base". Et le piège de l'emprise s'installe...  La magie noire du virtuel exhibée dans la magie du théâtre. 

Le spectacle s'étend sur 3h30 - avec quelques moments longuets ; la neige qui tombe et les moments chantés/dansés -. Il offre un gros mélange des genres qui peut déstabiliser. La metteure en scène fait le choix de multiplier les références empruntées essentiellement à la pop culture mais aussi plus anciennes tant dans l'univers musical que cinématographique. C'est déroutant à souhait.Daddy c'est la descente dans les enfers de la toile. Le duo de jeunes comédiens Lila Houel et Louis Peres est particulièrement convaincant.


La vie est une fête @Bouffes du Nord, le 20 Mai 2023

Les Chiens de Navarre n'ont rien perdu de leur mordant. Aussi irrévérencieux, insolents qu'au dernier souvenir sur les écrans (Oranges sanguines), c'est non sans plaisir qu'on les retrouve pour un grand barnum pour célébrer la vie dans ce qu'elle a de plus cynique. 

© Philippe Lebruman

Les spectateurs prennent tranquillement place dans les gradins des Bouffes du Nord transformées en Assemblée Nationale éphémère. Les comédiens-députés s'invectivent dans tous les sens. Le débat porte sur la réforme des retraites (tiens donc...), âge légal de départ souhaité à... 72 ans ! Arguments démentiels et références improbables se croisent, noms d'oiseaux proférés dans tous les sens. Comment ne pas penser aux derniers débats de nos chers élus ? 

Le rideau rouge s'ouvre sur l'élu RN envoyé dans un hôpital psychiatrique qui tombe en ruine. A peine arrivé, il balance toutes les pires horreurs lors de son entretien d'accueil. La jeune infirmière qui le reçoit finira par lui tirer une balle en pleine tête. S'enchaînent des saynètes symptomatiques de notre époque, à la rencontre de patients aux profils variés : une jeune femme passée par la case tentative de suicide après la disparition du chanteur Christophe, une quarantenaire désespérée de ne pas rencontrer l'homme de sa vie, un schizophrène en rencontre avec un homme politique visiblement en campagne qui le répètera à tout va que rien ne le dérange jusque dans le plus graveleux, un pré-retraité remercié par ses supérieurs jeunes startuppers qui circulent en hoverboard et qui s'expriment qu'avec des anglicismes managériaux...  A l'image de la violence de notre société contemporaine, les joyeux comparses n'ont pas pu s'empêcher d'imaginer une scène de violence entre CRS et gilets jaunes. CRS en sous-effectif se retrouvent éborgnés ou perdent leurs mains voire... leurs têtes. 

Toute la force des Chiens de Navarre c'est de n'avoir aucune limite avec l'humour, toujours plus outrancier, d'acérer toujours plus la plume et de faire grincer les dents. Pendant presque deux heures, le collectif fait voler en éclats l'époque, s'offre un gros délire marqué par des moments d'improvisation. C'est parfois sale mais c'est follement ravageur.