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La luz de un lago @Théâtre de l'Odéon, le 09 Novembre 2025

Ce dimanche 9 novembre 2025 fut jour de découverte. J'assiste à mon premier spectacle du collectif El Conde de Torrefiel. Un spectacle qui ne peut être défendu comme une pièce de théâtre dans sa définition la plus basique ; une oeuvre littéraire destinée à être jouée devant un public. Avec La luz de un lago, on assiste à une performance aussi bien cinématographique que plastique. Les seuls comédiens seraient des techniciens, machinistes à l'exception peut-être d'une narratrice. 

© Mario Zamora

C'est sur le plateau de la scène de l'Odéon (Paris 6ème) que sont invités à s'asseoir les spectateurs. Pas à même le sol mais sur des gradins installés pour l'occasion. Le spectacle commence à partir du moment où nous est expliqué que nous allons voir un film d'amour. Plusieurs histoires se succèdent, sans lien les unes avec les autres, du moins, a priori. 

Finalement, se multiplieront les mises en abyme. Vraisemblablement, on assiste à un film d'images mentales. A l'écran sont projetés les dites histoires et on les lit comme dans un livre géant. On croisera les chemins amoureux de plusieurs couples, dans plusieurs époques. Et quand il ne s'agit pas de lire, c'est s'émouvoir d'images pixellisées voire des successions de "glitchs" - imperfections contrôlées - et de ressentir des vibrations intenses causées par une expérience sonore puissante sur fond d'Angel de Massive Attack puis de transe électro de boîte nuit anglaise des années 1990. 

La luz de un lago est un geste artistique non conventionnel, résolument tourné vers les sensations. Si on devait le revoir, il est possible que le ressenti ne soit pas à l'identique tant il joue avec les remous intérieurs. Une expérience vertigineuse, rare qu'il se faut vivre. Mais... ne dit-on pas la même chose de l'amour ? 

Moins que rien @Théâtre 14, le 04 Décembre 2024

Pour l'avant dernier spectacle de 2024, c'était cap au sud de Paris, pour le Théâtre 14 et voir Moins que rien mis en scène par l'artiste pluridisciplinaire Karelle Prugnaud. Son complice de longue date Eugène Durif construit une pièce d'après l'oeuvre inachevée de Georg Büchner : Woyzeck.

© Vahid Amanpour

Si trois comédiens occupent l'espace dans un premier mouvement, sur fond sonore de métal, l'attention - tout comme la tension - se concentre sur Bertrand de Roffignac. Jeune comédien au jeu presque animal ici, il fait corps avec le malheureux Woyzeck soumis à la torture. Déshumanisé, Woyzeck est soumis aux aveux d'un meurtre dont on ne saura jamais vraiment s'il en a été véritablement coupable. 

Moins que rien est une épreuve physique autant que mentale. De Roffignac incarne au sens premier, il est dans la chair, dans la peau de Woyzeck. Dans une scénographie où les éléments de décor se font presque minimaliste : un mur d'écrans projetant des images de caméras de surveillance, une cabine-cuve qui se remplit toujours plus et des silhouettes militaires, le comédien est totalement aliéné, intranquille. Son personnage passe par tous les états de la folie et le jeu est pour le moins qu'on puisse dire saisissant. La mise en danger contrôlée nous effraie comme elle nous fascine, un espoir caché qu'il s'en sorte demeure à chaque fois qu'il s'élève un peu plus. Karelle Prugnaud montre ici une direction d'acteur remarquable. 

Skinless @Grande Halle de la Villette, le 24 Novembre 2024

Parler de la performance Skinless me semblait important. Bien que j'aie peu de recul sur le travail de Théo Mercier, je tenais à partager mon billet "critique". 

© Erwan Fichou

La Grande Halle de la Villette est peuplée de détritus, un "eden inversé" qualifie le plasticien. Pas n'importe lesquels. Des canettes et des amas de cartons positionnés de telle sorte qu'on croirait voir un ring. Théo Mercier explique qu'il a récupéré plusieurs dizaines de tonnes de déchets compactés. On vous laisse imaginer ce que ça peut représenter dans l'espace. Ajoutez à cela des moucherons qui ont trouvé refuge et les odeurs terribles qui en sortent. Qu'on se le dise, heureusement que le spectacle dure une cinquantaine de minutes. Ces éléments scénographiques mis de côté, place à la poésie du contenu. 

"Traiter la question du déchet et du reste amoureux, créer une sorte de parallèle entre ces objets abandonnés. Je les qualifie de peaux mortes du désir, c'est des résidus de choses qu'on a voulu très fort et qu'on veut voir aujourd'hui disparaître" explique Théo Mercier Et si on se fie à cette explication, ce qui se déroule sous nos yeux devient une séquence de l'amour naissant sous les yeux d'une divinité nouvelle. Un Shiva qui observe ce mécanisme en légère surélévation. Pas même à la hauteur des spectateurs, simples mortels. Attirance, rejet, découverte, appréciation, évolution, tentative de reproduction : tout y passe. Et se dégage une forme de sensualité. Les corps totalement "latexés" s'imprègnent des émotions brutes sans un mot. Seuls les corps en mouvement s'expriment en se perdant, se rattrapant. Et nous, on sort conquis. 



Petites joueuses @Musée du Louvre, le 07 Novembre 2024


Comment parler de la performance
Petites joueuses ? Conçue par le danseur François Chaignaud - découvert il y a quelques temps avec le superbe Gold shower aux côtés d'Akaji Maro dans ce même cadre que le Festival d'Automne -, Petites joueuses nous invite dans les profondeurs du Louvre. Selon l'heure à laquelle vous vous y rendez, vous avez la possibilité de découvrir l'exposition Figures du fou. Du Moyen âge aux romantiques avant ou après la représentation. Le fait d'y aller avant nous a permis d'inscrire la performance dans le prolongement l'exposition. Et rien que pour ça, c'est beau. 

Vous entrez par une porte très commune et voilà que vous pénétrez dans une parenthèse hors du temps. Oubliez les tableaux, les œuvres et saluez la pierre froide, sentez l'humidité. Vous voilà dans les tréfonds de l'incontournable musée parisien, dans les allées du Louvre médiéval. Vos mouvements sont libres, pas de circuit prédéfini si ce n'est celui de votre instinct. 

Sur votre chemin, laissez vous surprendre par des créatures tout de rouge vêtues. Elles jouent avec un ballon, elles courent dans des espèces de fossés, elles se suspendent, elles font des bulles ou dansent une chorégraphie médiévale - une tentative de mauresque ? - ... Légèreté et douceur s'invitent à la fête, fantaisie aussi. La créature chante parfois. Sans trop savoir laquelle pose sa voix, laissez vous porter par les regards. Tenez-les si vous y parvenez. Votre déambulation s'achève quand bon vous semblera. 


Bérénice @Théâtre de la Ville, le 09 Mars 2024

Le spectacle  s'ouvre sur une projection des différents éléments composant l'être humain. Oxygène, eau, or, potassium, sodium, phosphore et autres éléments défilent avec le pourcentage parfait. 

© Jean-Michel Blasco

Il serait vain de chercher les mots de Racine dans cette mise en scène de l'italien Romeo Castellucci. Les plus attachés à la langue du dramaturge seront déçus c'est plus que certain. Il s'agit surtout d'une intense performance d'une immense actrice française ; Isabelle Huppert. Les alexandrins sont au rendez-vous mais le reste n'est que poésie autour d'une passion dévorante. 

Un événement théâtral au sommet qui convoquent deux figures exceptionnelles dont les plus férus d'art dramatique ne pouvaient que jusqu'ici rêver. Et si le résultat peut se montrer légèrement décevant pour des partis pris pas toujours compréhensibles - que vient faire une machine à laver ? le radiateur à la rigueur passerait presque pour un prie-Dieu design -, le faiseur italien n'a rien perdu de son sens de l'esthétique. La tentation de déchiffrer le texte projeté sur le rideau nous démangera tout au long du spectacle. Et ce sont toujours ces moments oniriques suspendus dans le temps mêlés aux distorsions sonores du fidèle Scott Gibbons qui nous rappellent que nous assistons à une mise en scène de Romeo Castellucci. 

Isabelle Huppert est sublimée dans ses robes conçues par la talentueuse Iris van Herpen. Mais que dire de son jeu ? Ces dernières années, l'actrice nous épate autant qu'elle nous perd. Et c'est peut-être ce que nous retiendrons, une performance de haute voltige sur le fil du rasoir. 

Fajar ou l'odyssée de l'homme qui rêvait d'être poète @MC93, le 02 Mars 2024

Quand Adama Diop écrit, joue et dirige ça donne l'épopée magnifique Fajar ou l'odyssée de l'homme qui rêvait d'être poète. Une fresque pluridisciplinaire qui nous transporte du Sénégal à la France. 

© Simon Gosselin

Si l'on ressent une immense part autobiographique, c'est dans le registre de la fiction qu'Adama Diop a choisi de faire évoluer son personnage Malal. Malal a fui ses drames intimes, le voilà qui s'en va vers une autre terre où l'espoir du mieux ne l'attend pas mais l'habite, le hante. 

Le spectacle s'ouvre sur les mots d'Aimé Césaire mais c'est bien le verbe d'Adama Diop qui dominera. On le trouvera riche, philosophique, poétique parfois même politique - alternant entre le wolof et le français - et sa forme transverse lui donne un sublime corps qui va emprunter au cinéma, à la musique, à la danse pour un résultat magnifié. 

Repéré chez Julien Gosselin, Jean-François Sivadier, Franz Castorf ou encore Tiago Rodrigues, le franco-sénégalais s'est risqué à un exercice complexe où il s'est fait porter la plupart des masques - pour ne pas dire casquettes -. Si le résultat sur un plan esthétique est vraiment superbe, on regrette sa longueur qui fait perdre le fil. Non pas celui de la narration mais de la réflexion. 

Sur le plateau il s'est entouré de talentueux musiciens - Anne-Lise Binard au chant, à l'alto et à la guitare électrique, Dramane Dembélé au ngoni et aux flûtes mandingues et Léonore Védie au violoncelle -, à l'écran il s'entoure d'une dizaine de comédiens parmi lesquels Frédéric Leidgens qui apparait comme un sage voire une divinité et Marie-Sophie Ferdane en Marianne, figure symbolique de la liberté. En toute fin, le comédien se livre au jeu du conteur en costume de commedia dell'arte. 


Art.13 @MC93, le 28 Janvier 2024

 "Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un Etat.
Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.
" 

Déclaration Universelle des droits de l'Homme, Article 13. 1948

© Christophe Raynaud de Lage

Phia Ménard. C'est notre première rencontre avec son travail. Il était plus que temps. On en avait beaucoup entendu parlé. Souvent en bien. Il fallait pouvoir enfin voir ça. C'est arrivé, en 2024. 

Avant que ne s'ouvre le rideau de la grande scène, on voit une pancarte ; Aylan Kurdi (2012-2015). Qui est ce malheureux petit être qui a perdu la vie si jeune ? Non, ce n'est pas un personnage de fiction. Il a bel et bien existé. Souvenez vous... Oui. Ce petit garçon avait fait la Une des journaux. La photographie de son corps échoué sur une plage de Turquie avait fait le tour du monde. Le temps de l'émotion passé, la vie continue... 

Le rideau s'ouvre. La pelouse est tondue à la perfection, les chemins en graviers sont eux aussi parfaitement dessinés, la statue d'Apollon - tel un commandeur chez Molière - en simili bronze est propre. Un jardin à la française dans ce qu'il y a de plus banal. En retrait, côté cour, une silhouette d'apparence humaine dans son corps, son visage plus curieux. C'est une espèce de heaume laineux. Le corps rampe, se meut avec beaucoup de difficulté pendant que nos oreilles - que certains d'entre nous boucheront - entendent le bruit agressifs de tronçonneuses et autres tondeuses. Sur un écran en fond est projeté "Les nuisibles". Le corps finit par se tenir debout, esquisse des pas de danse démantibulés, s'empare de la hache jusqu'ici tenue par la statue et se livre à une destruction progressive du décorum sur fond de Masquarade Waltz d'Aram Khachaturian. 

Sans trop révéler le contenu de la performance de Marion Blondeau, la création de Phia Ménard s'inscrit dans un nouveau cycle intitulé Les Pièces du Jardin et de Ruines. L'artiste n'attend pas du spectateur qu'il soit ébloui mais qu'il s'interroge. A juste titre, tout n'est pas forcément très clair dans la proposition mais tout - le geste et le message - y est radical, politique, hautement symbolique. Alors on ne s'étendra pas davantage sur l'esthétique remarquable de la création monumentale mais une chose est certaine, on reviendra voir du Phia Ménard et sa compagnie Non Nova. 

A l'heure où une loi immigration a été votée à l'Assemblée Nationale avec 88 députés du Rassemblement National, on vous laissera choisir votre camp.


One song - Histoire(s) du Théâtre IV @Théâtre du Rond-Point, le 12 Septembre 2023

Des gradins. Une poutre. Un espalier. Un tapis de course. La grande salle du Rond-Point devient une espèce de complexe sportif le temps des représentations du spectacle d'ouverture de saison, la création de la belge Miet Warlop : One song - Histoire(s) du Théâtre IV. 

Run for your life
'till you die
'till I die
'till we all die

© Michiel Devijver


Knock knock
Who's there ?
It's your grief from the past

Quand on entre dans les lieux, une femme qu'on pourrait qualifiée d'âgée aux trois jambes, détient un mégaphone un peu foireux. Perchée dans les hauteurs des gradins, elle se fait arbitre ET commentatrice sportif dans une langue complètement incompréhensible - ou inaudible -. Elle laisse échapper des rires communicatifs. Un groupe de supporters écharpés la rejoindront dans les gradins. Un pompom boy plus à même d'être un derviche tourneur s'impose de temps en temps. Progressivement, les athlètes-artistes prennent leur place ; chanteur sur le tapis roulant, violoniste sur la poutre, claviériste à l'espalier, contrebassiste couché sur le tapis et percussionniste entre ses éléments. Au centre du plateau, l'élément perturbateur au sens propre : le métronome ! 

Une heure durant c'est une performance transdisciplinaire (sportive, musicale et profondément artistique) qui se joue devant nous, simples spectateurs confortablement installés. Une performance qui répète en boucle la chanson unique sur des variations rythmiques toujours plus complexes. Ca sonnait rock, ça vire au ska, ça en deviendrait punk. Les corps sont mis à rude épreuve. Le deuil - qui est l'origine de la pièce - est une épreuve sur le temps long. Et cette performance, on en sort encore plus forts. Et nos athlètes vont se donner à fond ils vont suer, subir, chuter, courir et ce, sans jamais abandonner !

One song est un objet fascinant. Il fait rire, chanter - quand on finit par comprendre les paroles - voire même hurler intérieurement. Le deuil est une performance humaine. One song nous le rappelle.



Un sacre @Théâtre Gérard Philippe, le 01 Avril 2023

A prime abord, Un sacre ça ne présage rien de particulièrement drôle. Et pourtant... 


Dans ce spectacle total, Lorraine de Sagazan s'est attaquée à la désacralisation de la mort en questionnant la construction du deuil et de ses rites. Pour y parvenir, elle a mené un véritable travail de terrain sur plusieurs mois : près de 300 entretiens avec des personnes d'horizons variées en 2021 (année 1 après la crise sanitaire), menés avec l'écrivain Guillaume Poix autour de la notion de réparation. Neuf récits de vie émergeront sur un plateau et autant de cérémonies avec comme point d'entrée la grand-mère de Benjamin Tholozan - dont il assure l'interprétation - et son témoignage de pleureuse corse.  

Spectacle vivant, vivifiant, Un sacre regorge de beauté : que ça soit par ses mots ou sa scénographie, le plateau de théâtre devient un gigantesque autel d'un nouveau genre - sans aucune trace religieuse - regorgeant d'objets à valeur affective immesurable. Sous les planches, la flore. 

Neuf comédiens donnent vie aux témoignages, tous consumés, dévastés par la perte d'un être aimé (ou non d'ailleurs) - seul le personnage de George fait figure d'exception dès lors qu'il orchestre sa propre disparition et se laisse aller à quelques petites folies pour sa cérémonie fantasmée -. Neuf qui inconsciemment fait penser au temps de fécondation, célébrer la mort en lui donnant la ponctuation d'une vie. Subtil. 

Le collectif de corps et âmes est porté par Andréa El Azan, Jeanne Favre, Nama Keita, Antonin Meyer–Esquerré, Louise Orry Diquero, Mathieu Perotto, Benjamin Tholozan, Eric Verdin, et Majida Ghomari tous étincelants. On sort du spectacle parfaitement vivants et prêts à se confronter à la mort. 


A tous nos morts.

Boudoir @Centre Pompidou, le 25 Novembre 2022

Boudoir : nom masculin. 
1. Petit salon élégant, qui était à l'usage exclusif des femmes (remonte à l'époque Régence) 
2. Petit biscuit allongé, saupoudré de sucre

Larousse
© Allan Thiebault

Dès l'instant où la programmation du Festival d'Automne a annoncé une nouvelle création de Steven Cohen, il m'aura à peine fallu quelques secondes pour repenser à Put your heart under your feet...and walk et son intensité. Ni une, ni deux, je prends ma place. Le souvenir de la dernière création du sud-africain est très fort, en plus d'entretenir le souvenir, je vais m'en créer un nouveau dans l'épaisseur de la nuit froide.

Séquencée en deux parties, la nouvelle performance s'intitule Boudoir. La première partie est une expérience cinématographique durant laquelle les spectateurs sont équipés individuellement d'un casque audio pour avoir la musique au plus près d'eux. Manque de chance, le mien ne fonctionnera pas, je vivrais les images puissantes qui s'animent sous mes yeux : Steven Cohen dans un atelier de taxidermiste, dans un cimetière juif où est enterrée sa mère, dans le camp de concentration Natzweiler-Struthof et jusqu'au plus dramatique ; un four crématoire. C'est dans ce dernier il effectuera quelques mouvements avant de s'immoler. "My taboos are not yours" (mes tabous ne sont pas les vôtres) disait-il dans sa précédente performance. C'est cette image qui restera déchirante. Tantôt des rouleaux de thorah que slogan "Arbeit macht frei" comme couronne, Steven Cohen n'a plus peur de rien. 

Pour la seconde partie, les spectateurs pénètrent dans le dit boudoir. Animaux naturalisés, thorah, étoiles de David, Menorah, portraits d'Hitler et autres curiosités peuplent l'espace. Le performer vient à leur rencontre en étant à nouveau perché sur d'improbables chaussures dont il a le secret de la conception. Cette fois-ci, les globes terrestres font office de plateformes. Plongés dans l'obscurité, les spectateurs le voient chercher l'équilibre. Sa coiffe phosphorescente vient éclairer le chemin. 

Il ne prononcera pas un mot, seuls des petits bruits s'échappent de sa bouche maquillée comme à l'accoutumée, son regard profond aux papillons strassés vous transperce et suffit à communiquer avec vous. C'est avec la même élégance et intensité que l'artiste nous chahute à nouveau dans un univers "macabronirique" qui lui est propre. 


Je dédie ce billet à la spectatrice qui s'est échappée bruyamment "Putain ! Mais quelle daube."


Liebestod @Théâtre de l'Odéon, le 12 Novembre 2022

© Christophe Raynaud de Lage

Avignon 2021, l'espagnole Angélica Liddell faisait déjà sensation à l'Opéra Confluence. Quelques mois plus tard, elle investit l'Odéon. La grande salle de l'Odéon se transforme le temps de quelques soirs en ruedo ocre aux talenquères et burladero assortis. Dès les premières minutes, on assiste à une succession de deux tableaux muets - dont un avec un homme traîné par des chats - avant de voir le spectacle s'ouvrir sur un dernier tableau où l'artiste espagnole assise, se livre à ce qui pourrait s'apparenter à des ablutions sanguinolentes sur fond d'Asingara des soeurs Las Grecas tout en s'offrant de généreux verres de vin rouge.

Prêtresse ténébreuse, Angélica Liddell offre un jeu qui mêle l'amour, la mort et le sang. Violence et beauté métaphysique, cynisme et révolte, Liddell exprime sa douleur, sa colère dans une performance totale. Le temps d'une logorrhée, elle s'étend sur le rapport de son public à son travail et par extension à sa personne. Elle s'en prend aussi bien aux actrices qu'à ses spectateurs - qu 'elle estime être composé de "femmes et de pédés" -. Si la provocation fonctionne quelques minutes, elle peut agacer sur la longueur. Mais très vite c'est la poésie du jeune prodige Rimbaud, le pessimisme amer de Cioran et la pensée d'Artaud qui succèdent. 

En fond non loin d'ici, le torero Juan Belmonte rôde tel un esprit double de l'artiste. C'est d'ailleurs sa formule "L'odeur du sang ne me quitte pas des yeux" qui fera office de sous-titre du spectacle. Plus tard, la maîtresse de cette cérémonie obscure fera face à un taureau grandeur nature. Le rapport qu'ils entretiennent contient quelque chose de l'ordre du charnel. Le rite s'achève sur une danse heureuse en duo.

Liebestod est une création aux accents romantiques - spiritualité et mélancolie en fils rouge sang - poignante, bouleversante tant elle remue des mécanismes de la douleur intérieure. 

Fanatasmagoria @Centre Pompidou, le 03 Novembre 2022

© Martin Argyroglo

"Les fantômes n'ont pas grand-chose à voir avec les morts. Ils ont plutôt à voir avec ce qu'il y a de mort en nous. A voir avec le passé qui nous habite." faisait dire Olivier Assayas à son protagoniste René Vidal dans sa série Irma Vep.  

Bienvenue dans la fantasmagorie du XXIème siècle ! Sans pour autant entrer dans l'ère du "numérique contemporain" comme le metteur en scène Philippe Quesne le précisait au quotidien Le Monde. Nul besoin de guide, tout l'intérêt de cette pièce sans acteur consiste à se laisser porter par l'esthétique. Une dizaine de pianos en ruine habitent le plateau, deux sont même suspendus. Ils s'expriment tantôt en musique tantôt en questions poético-philosophiques. Ce sont des esprits aux allures de squelettes projetés qui viendront leur tenir compagnie en les survolant sans nécessairement jouer avec eux au sens premier. 

A l'aide d'effets minimalistes, Quesne invite les spectateurs à une ronde mélancolique qui envoûte dès les premières notes de Pierre Desprats dans ce cimetière bien particulier. Entre l'onirique et l'apocalyptique, Fantasmagoria du faiseur francilien est un spectacle très visuel à la durée presque frustrante de 55 minutes. 




Erreurs salvatrices @Théâtre de la Cité internationale, le 11 Décembre 2021

 

Après Fake, La Muse en circuit et son capitaine de bord Wilfried Wendling poursuivent leur travail d'explorations sonores : grincements industriels, bruits stridents, crépitements électroniques accueillent les spectateurs dans une grande salle dans laquelle ils ont une totale liberté de mouvement exception faite sur le plateau central aux constructions filaires suspendues "les fileuses" comme des lambeaux d'un chapiteau d'un autre temps. Hauts parleurs dans les coins, écrans larges, installations électroniques peuplent l'espace.

© Christophe Raynaud de Lage
En hauteur sur des échafaudages métalliques, suspendu dans le chapiteau, à même le sol ou encore attablé à un bureau équipé d'une machine à écrire, face à un pupitre d'un nouveau genre, Denis Lavant éructe, vocifère et clame les mots d'Heiner Müller. Comme souvent avec le comédien, la lecture est incarnée, habitée. De son côté, Alvaro Valdés Soto évolue et ondule dans la forêt de cordes. Erreurs salvatrices est ce qu'on pourrait qualifier d'OTNI (Objet Théâtral Non Identifié), un spectacle qui est transdisciplinaire : plastique, sonore ou encore circassienne. Une seule étiquette ne suffirait pas. 

Les fragments choisis des textes d'Heiner Müller sont teintés de noir, les images métaphoriques sont crues et font écho aux plus apocalyptiques projetées. Erreurs salvatrices est une aventure sans nul repère - si ce n'est celui du verbe - durant laquelle les émotions et les sens sont chahutés parce que  sollicités de toutes parts,. On assiste au dialogue entre le langage du corps et celui de l'âme. 

De la sexualité des orchidées @104, le 16 Octobre 2021

 

Il en va de conférences qui se théâtralisent bien qu'on finit par les appeler les conférences gesticulées. Sofia Teillet s'est lancée. De son aversion pour les orchidées est née une recherche de longue durée.  C'est aujourd'hui qu'elle est publiquement partagée telle une soutenance. La conférence s'intitule "De la sexualité des orchidées". Ce qui pourrait sonner comme une thèse un brin loufoque s'avère une conférence, certes décalée, mais follement riche. 

La jeune femme est postée - voire plantée - sur son bureau côté jardin. Elle se lèvera, s'animera devant sa projection et son paperboard côté cour. Avec un fond de discours très scientifique mais totalement vulgarisé, Sofia Teillet nous ramène, dans une sorte de première partie, à nos bons vieux cours de Sciences de la vie de la Terre niveau collège, le tout avec un savant dosage d'humour. Tout au long de son spectacle, la comédienne joint adroitement le geste à la parole et c'est plus que savoureux. Progressivement, la comédienne glisse doucement sur la reproduction de l'humain qu'elle a dès le début placé à égalité avec la plante. L'artiste signe un exercice mixte très réussi, franchement brillant, drôlement éducatif. 


Playland @Comédie Saint-Michel, le 30 Novembre 2019


Amateurs de mime, ce spectacle est fait pour vous (et vos enfants). Sans aucun un mot - ou de simples onomatopées -, Boutros El Amari embarque avec lui les spectateurs dans un voyage incroyable dans sa console de jeux. Son personnage, qu'il a choisi de nommer Play, aux allures de lutin adulte se retrouve propulsé dans tous les jeux qui ont fait - ou font - l'enfance des spectateurs : Zelda, Mario Kart, Final Fantasy, Starwars...

Pendant une heure, l'artiste transpose plusieurs univers fantastiques sur un plateau vide sur lequel seuls les jeux de lumière et les bruits - dont la grande majorité (hors musique) sont recréés en direct par le comédien - font office de décor. C'est ce côté "avec presque rien" qui séduit ici. Avec une énergie folle, El Amari livre un spectacle familial tantôt poétique tantôt profondément clownesque. L'exercice est bluffant et réjouissant.

La Vita Nuova @Grande Halle de la Villette, le 23 Novembre 2019


© Veerle Vercauteren
Et un format - très - court pour le faiseur d'images italien Romeo Castellucci, un ! La proposition du touche à tout est une création d'un peu moins d'une heure investit l'immense espace qu'est la grande halle de la Villette. Il l'intitulera La Vita Nuova.

Les spectateurs sont conviés à pénétrer dans ce qui s'apparente à un immense parking où pas moins d'une trentaine de véhicules sont recouverts d'une bâche blanche. Les ternes néons crépitent. Bruits industriels et chants d'oiseaux cohabitent. Un corbeau croisse. Un homme noir vêtu d'une combinaison blanche - gage de pureté ? - façon mécano émerge. Il remplacera la combinaison par une toge de la même couleur. Quatre autres hommes vêtus à l'identique, perchés sur de hauts talons, le rejoignent. Un rituel est-il en cours ? Au son des cloches, les hommes circulent dans ce garage tels des bergers guideraient leurs bestiaux. Célébration d'une messe futuriste; ils soulèvent et renversent une voiture. Laissant apparaître successivement un buste blanc, un crâne rouge et des oranges.

La parole ne sera que très peu présente dans cette performance. Obscure, elle interroge l'art mais platement. Les métaphores sont intéressantes mais insuffisantes. C'est principalement la forme qu'il faudra retenir, qui peut, par certains aspects, rappeler le film fleuve de Matthew Barney River of Fundament. Castellucci réussit ses images. Bien qu'il ne cherche pas à communiquer une réponse particulière ni à orienter les spectateurs, le faiseur gagnerait à donner un peu plus de matière.   




Put your heart under your feet... and walk ! @Centre Pompidou, le 19 Septembre 2019


 © Pierre Planchenault
Parfois, au-delà d'un metteur en scène, du casting, de la pièce, on se laisse guider par son instinct. Ce dernier ne m'a jamais vraiment faussée compagnie mais ce jour-là, avouons qu'il m'a conduite dans une performance-cérémonie des plus... obscures.

La grande salle du Centre Pompidou est plongée dans l'obscurité. A l'avant du plateau côté jardin, une étrange structure ressemble à un manège de tourne disques. Au même niveau côté cour, une multitude de chandeliers peuple l'espace.  L'écran placé en fond de plateau s'allume : le pied de l'artiste en gros plan en pleine session de tatouage. Steven Cohen imprime les mots de l'être tant aimé - Elu - dans sa peau qui donneront naissance au nom de sa création : Put your heart under your feet... and walk !  (Mets ton coeur sous ton pied... et marche !).

Silencieusement, l'artiste entre sur le plateau. Les seuls bruits audibles sont ceux des cercueils blancs maintenus debout faisant office de talons à ses chaussures - déjà surélevées - et ses immenses béquilles. Vêtu d'un bustier blanc et d'un tutu assorti, Steven Cohen traverse le plateau blanc clinique où sont parsemés des chaussons de danse dont quelques uns nous seront montrés à l'écran. Son teint est fardé d'un blanc aussi pur que celui de son costume. Son visage se voit complété par des ailes de papillon, des paillettes, faux-cils et son crâne compte quelques petits arbustes.

De nouveau à l'écran, l'artiste sud-africain déambule toujours en hauteur - les cercueils et béquilles en moins - dans ce qui s'apparente à un jardin japonais. Paisible et plein de grâce, il nous partage ses mouvements dans un univers rêvé presque magique aux couleurs pastels rappelant son costume. Un peu plus tard, il reviendra sur le plateau pour transporter les tourne-disques formant une polyphonie aux sonorités anciennes.

Et là, le rêve s'estompe pour laisser place au cauchemardesque, macabre. Immersion dans un abattoir. L'artiste n'a rien retiré de son costume aux couleurs pures. Le voilà dans le temple de la mort, au milieu des bestiaux suspendus. Il s'immerge littéralement dans un bain de sang. Une bête tuée en parallèle, l'artiste laisse les gouttes tomber sur son visage comme on prendrait la pluie. Le passage est long. Il faut l'admettre ; il est terriblement dérangeant. Trois options : fuir, subir ou fermer les yeux. (J'ai opté pour la seconde en déglutissant le peu de salive qui pouvait encore habiter ma bouche. Je n'avais pas mangé avant et je n'envisageais pas une seconde de le faire après.) La séquence se termine dans un sable noir comme du goudron qui ne laisse entrevoir que son visage.

Pour clore la cérémonie, Steven Cohen allume les chandeliers un à un et prend la parole. Il ne récite aucune prière, absorbe une cuillère à soupe des cendres du disparu et articule quelques mots qui résonnent encore ;  "My taboos are not yours" (Mes tabous ne sont pas les vôtres). Il disparaît lui-même progressivement dans un nuage de fumée blanche.

Il est certain que ce spectacle heurtera la sensibilité de certains d'entre nous. Il n'en est pas moins fort, radical et émouvant à sa manière.


Quelques images...

Cap au pire @Théâtre Athénée - Louis Jouvet, le 19 Avril 2019


© Pierre Grosbois
Lentement et en silence, il entre sur le plateau. Ses pieds sont nus. Il se poste sur cette unique dalle lumineuse. On distingue ses traits, ses mains et rien d'autre. Denis Lavant nous accueille avec son timbre de voix si singulier. Cap au pire mis en scène par Jacques Osinski se révèle être une performance de haute voltige. Plus personne ne bouge, pas un seul battement de cil, Denis Lavant captive immédiatement.

Le public est en équilibre avec le comédien. Ses silences, la variation des intonations, chaque son est un mouvement risqué, un instant fragile. Comme si tout pouvait s'écrouler si l'homme de théâtre osait, par malheur, quitter la dalle. Bras le long du corps, Lavant est immobile. Seule sa bouche, à peine visible, s'anime. Dans le fond, les quelques petites lueurs de Catherine Verheyde apparaissent telles des lucioles orangées dans la nuit. Le rythme est lent et les respirations sont déstabilisantes. Équivoque, le texte de Beckett est complexe, sombre et Lavant envoûte en offrant une véritable performance linguistique.









Orphée aphone @Plateaux Sauvages, le 13 Mars 2019


Après d'importants travaux, les Plateaux Sauvages ouvraient leurs portes en 2018. Nous les avons poussées en mars 2019 pour découvrir le spectacle, la performance présentée au dernier Festival d'Avignon - dans le cadre des Sujets à Vif - de l'artiste queer Vanasay Khamphommala Orphée aphone précédé par L'invocation à la muse.

Les spectateurs entrent progressivement dans la salle. Le spectacle commence à la même vitesse. Un écran projette un texte qui semble s'écrire en direct. On entend pianoter sur un clavier. L'éclairage perd graduellement son intensité. C'est parti !

L'invocation à la muse est un rite. Une entrée en matière courte et particulièrement physique. Vanasay Khamphommala incarne le poète en plein processus créatif, entre sur le plateau à l'aveugle ; un sac en tissu recouvre son visage. Progressivement dévêtue jusqu'à ne porter plus qu'une culotte rouge en dentelle, Vanasay Khamphommala reçoit quelques coups de ceinture en cuir par sa dominatrice Carita Abell et se fait transpercer avec des aiguilles. Entre incantations et pratiques sado-masochistes, le duo propose une performance des plus singulières. La performance pose-t-elle la question de vivre la quête d'inspiration comme une véritable souffrance ?

S'ouvre ensuite la création originale Orphée aphone. Orphée plonge dans les enfers à la recherche de son aimée Eurydice. Voilà que ce dernier a perdu sa voix. Quand le chanteur ne peut plus chanter, ne reste que la parole... Convaincre les dieux avec de la poésie, voilà ce qu'il lui reste à faire. Et les alexandrins s'enchaînent non sans humour. La tragédie prend alors une tournure plus légère. Orphée danse, Orphée implore, Orphée pleure, Orphée récite mais Orphée échoue et se laisse mourir. Tel un inséparable ne pouvant pas vivre sans son congénère.

Mais l'inséparable se fait phénix et se réincarne en Eurydice. Une Eurydice qui souffre terriblement. De manière presque enfantine, elle se demande quand va arriver son Orphée. L'attente se fait terriblement longue. Eurydice finit par être frappée par la narcolepsie, l'interprétation en devient drôle. Par intermittence, se croisent la poésie et le sommeil.

Khamphommala livre ici une réécriture particulièrement originale du mythe d'Orphée et révèle un véritable talent pour s'amuser avec les registres tragiques et comiques.

Macadam Animal @MC93, le 08 Décembre 2018


Il est difficile d'expliquer la nature de Macadam Animal. La création s'apparente tantôt à la conférence, à l'exposé scientifique mais aussi à un véritable objet créatif indéfinissable ou peut-être de manière réductrice : performance sonore et expérimentation vidéo. L'auteure Olivia Rosenthal accompagnée du compositeur-vidéaste Eryck Abecassis interrogent ensemble la présence animale dans nos villes.

Chien sauvage, corbeau, termite, rat ou encore crabe bleu sont ici questionnés. Au Havre, à Bobigny ou encore à Casablanca, on explore notre environnement par le prisme des animaux qu'ils soient repoussants ou attirants. La création sonore d'Eryck Abecassis plonge les spectateurs dans une ambiance industrielle pendant qu'Olivia Rosenthal nous invite à la réflexion avec des questionnements tels que pour qui est-ce que les espèces nuisibles sont-elles nuisibles, dit-on un ou une termite ? Dans ses intonations l'auteure semble parfois improviser.

Le duo offre aux spectateurs de la MC93 une parenthèse totalement à part dans laquelle on entrerait comme un cabinet de curiosités sonore. Les thèmes biologiques, ethnologiques et environnementaux se croisent pour nous transporter dans une sorte de traversée poétique finalement.