Sentinelles @MC93, le 12 Février 2022

 

Quelle fantastique déclaration d'amour au quatrième art que Sentinelles ! 

Jean-François Sivadier signe une pièce foisonnante dans laquelle il donne la parole à trois jeunes pianistes virtuoses qui questionnent l'interprétation, l'art musical lui-même, l'émotion qu'il procure. Chacun campe ses positions, le débat est passionnant. De leur rencontre à l'implosion lors d'un concours moscovite en passant par les répétitions, les leçons à l'académie de musique, Sentinelles raconte avant tout l'amitié de trois jeunes prodiges. 

Le plateau est dépouillé, pas un seul piano n'y trouve une place. Des livrets de partitions sont dispersés ça et là sur une immense toile. C'est par la danse, cet art complémentaire à la musique que Jean-François Sivadier  fait surgir le talent de ses protagonistes, les mains enfarinées on devine les claviers.

La quête et le désir d'absolu, le rêve ultime de ces trois garçons promis à un bel avenir. Sivadier offre au trio composé de Julien Romelard (Raphaël), Samy Zerrouki (Swan) et Vincent Guédon (Mathis) un texte riche et brillant. Humour et philosophie sur la musique rythment Sentinelles, elle-même portée par des comédiens bourrés de talent. Le résultat est particulièrement réussi. Une aventure humaine et artistique dont on ressort séduits. 

© Jean-Louis Fernandez



Jubiler @Théâtre de la Reine Blanche, le 10 Février 2022

 

Jubiler :
verbe intransitif (latin jubilare)
Éprouver une joie intense, souvent intérieure.

 
© Pascal Gély

Sur le plateau, quelques éléments de décor trouvent leurs places : un canapé, une table, deux chaises, un portant à vêtements suffisent à imaginer les différents espaces.

Parce que c'était lui, parce que c'était elle... Les mécanismes amoureux sont les mêmes à tous les âges. Mathieu et Stéphanie ont cinquante ans. Un demi-siècle. La solitude en commun. Ils se sont rencontrés sur une application. Le premier a déjà quatre enfants, Stéphanie n'en a qu'un. Mathieu est un timide anxieux. Stéphanie est plus à l'aise. Il est divorcé, elle est veuve. Cette combinaison qu'on ne comprend jamais vraiment. Comme dirait l'autre, "Le coeur a ses raisons que la raison ignore". 

Denis Lachaud signe un texte qui décrypte avec beaucoup de réalisme d'humour et de tendresse les mécanismes de la rencontre amoureuse à l'heure des algorithmes omniprésents et surtout à l'âge avancé, quand on traîne parfois ses fantômes. Ce sont des personnages parfaitement justes qui sont incarnés par un duo qui fonctionne. On retrouve le fidèle Benoit Giros - qui était saisissant,  la mise en scène du même binôme Denis Lachaud / Pierre Notte de La magie lente, dans un tout autre registre - impeccable dans ce timide maladif et Judith Rémy rayonnante - avec quelques excès - dans la veuve émancipée. Le metteur en scène Pierre Notte s'offre quelques interventions en voix off faisant mention des didascalies qui font office d'arrêt sur images chargées de couleurs - dans un habile jeu sur les costumes -.

Jubiler offre tous les moments d'une histoire d'amour des plus légers au plus graves ; les emballements, les hésitations, les angoisses, les bonheurs. Le tout avec une grande lucidité, à bonne distance. Un régal.

HEN @Monfort Théâtre, le 05 Février 2022

 Hen (prononcez Heune) :  en suédois, pronom de la troisième personne du singulier pour désigner indifféremment un homme ou une femme entré dans le dictionnaire en 2015.

© Christophe Raynaud de Lage

HEN est une marionnette conçue par Eduardo Felix. C'est sur cette base qu'on parlera d'elle au féminin. Pour le reste, chacun pense ce qu'il veut. HEN a une apparence follement humaine, elle se comporte même en tant que tel. Insolente, elle se dévoile en chantant Brigitte Fontaine et son titre de 1968 J'aime

On assiste alors à un spectacle burlesque aux chansons engagées dans l'acceptation de la différence. Dans de nombreuses tenues toujours plus exubérantes les unes des autres - pensées et cousues par Pétronille Salomé -, HEN se met à nu tout en interrogeant le genre intelligemment. Son franc-parler qui fait d'elle une marionnette gouailleuse à laquelle on s'attache. La musique jouée - par le percussionniste et claviériste Cyrille Froyer et le violoncelliste Guillaume Bonigraud - en live ne se limite pas à un seul genre non plus. 

On saluera le super travail de son metteur en scène Johanny Bert qui non seulement la manipule mais l'interprète sans aucune relâche pendant un peu plus d'une heure. Il est assisté dans la manipulation par Anthony Diaz. On pourrait penser que le casting très testostéroné mais c'est sans compter les multiples auteures : Marie Nimier, Prunella Rivière, Gwendoline Soublin qui côtoient Laurent Madiot, Alexis Morel, Pierre Notte et Yumma Ornelle

Si la totalité du spectacle est pour le moins subversive, le final est déchirant - tout en étant très beau visuellement - rappelant aux spectateurs qu'HEN n'est qu'une marionnette. 


Quand j'avais cinq ans je m'ai tué @Cresco Saint-Mandé, le 18 Janvier 2022

© Charlène Brun

Pendant le confinement de l'automne 2020, Ronan Ynard - le youtuber théâtre entre temps devenu Secrétaire Général du Théâtre du Nord aux côtés du metteur en scène David Bobée - a eu la brillante idée de donner la parole aux jeunes créateurs et plus largement aux théâtreux de tous poils pour partager, échanger autour de notre passion commune : le théâtre. Ce soir-là, je me suis décidée à participer et je rencontrais le jeune metteur en scène Barthélémy Fortier qui présentait son travail en cours : Quand j'avais cinq je m'ai tué. Les conditions pour le spectacle vivant à ce moment-là ne garantissaient absolument pas une représentation de si tôt. C'est finalement en Janvier 2022 que nous avons pu enfin découvrir cette création. 

Et quelle bonne surprise ! Barthélémy Fortier et sa compagnie Ce soir-là, c'était la neige se sont emparés avec brio du roman d'Howard Buten. Pluridisciplinaire, proche de la comédie musicale, la pièce pensée par le collectif embarque le public dans un mélange des genres parfaitement fonctionnel. Le jeune collectif s'est appliqué à multiplier les effets et installations pour proposer un spectacle complet où la musique est jouée en direct. 

La petite histoire : Gil est un petit garçon qui semble avoir fait l'insupportable aux yeux des adultes. Ces mêmes adultes décident de le placer en établissement spécialisé - la Résidence Home d'enfants Les Pâquerettes - dirigé par le docteur Nevele afin qu’il revienne dans le droit chemin. Voyage permanent entre présent et passé, Gil nous emmène dans ses pensées en essayant de comprendre le pourquoi du comment est-ce qu'il s'est retrouvé dans cet établissement si strict. Le tout n'est pas de trouver l'acte mais de naviguer dans ses angoisses, ses rêves, ses réflexions d'enfant.

Tous les comédiens - Marie Augeai, Nina Ballester, Nina Cruveiller, Romain Grard, Tommy Haullard, Alexandre Prince et Hugo Randrianatoavina -  évolueront tour à tour dans le rôle de Gil tout au long de la pièce. Le tout est porté avec une véritable énergie communicative - bien que le spectacle souffre de quelques légères lenteurs -, la musique dynamise l'ensemble - les reprises détonantes d'I'm still standing d'Elton John et I need a hero de Bonnie Tyler font mouche -. Du fait du placement de Gil, il fallait imaginer un espace scénique qui traduise cet enfermement. La scénographe Lola Seiler a donc imaginé un espace modulable. Un immense tableau noir se transforme en un instant en panneaux mobiles. Dans la première partie, l'ambiance est froide et particulièrement austère. C'est en glissant dans les parties suivantes que les couleurs s'installent et réchauffent l'atmosphère générale. Le spectacle réussit le pari de convaincre adultes et plus jeunes.  


Le jour où j'ai compris que le ciel était bleu @Théâtre de Belleville, le 16 janvier 2022

 

Il ne lui manque rien, c'est nous qui sommes perdus 

Laura Mariani - 

© Clémence Demesme

Quelle jolie découverte que Le jour où j'ai compris que le ciel était bleu 

"To be a star" rythme ses journées, ses nuits, sa vie. Claire ne voit rien d'autre. Claire a tout d'une jeune de son âge. A peu de choses près... Claire est autiste. Et un jour, elle commet l'irréparable qui lui vaudra d'être internée en hôpital psychiatrique. Son frère veille sur elle avec beaucoup d'affection qu'il sait qu'il n'aura pas en retour. Il est seul pour s'occuper d'elle ; leur père est parti, leur mère est décédée. Le garçon a gardé la ligne téléphonique active pour que sa jeune sœur puisse joindre à sa manière sa mère. Claire lui laisse de nombreux messages dans lesquels elle se confie comme à un journal intime. Elle comprendra bien assez vite que son frère les écoute. 

De sa chambre à l'hôpital au commissariat, en passant par les cabinets des différents médecins Claire subit les jugements extérieurs en toute impuissance. On conservera le dernier lieu secret. Le changement de décor s'opère de façon fluide.  

Le jour où j'ai compris que le ciel était bleu est un travail magnifiquement abouti, porté par des comédiens tous brillants. En premier lieu, Pauline Cassan qui nous embarque complètement dans le rôle de Claire, dans ses angoisses, dans ses mondes, ou du moins, sa réalité. Non loin derrière, Anthony Binet, Sylvain Porcher, Odile Lavie, Alice Suquet et Vincent Remoissenet. Laura Mariani qui signe à la fois la mise en scène et le texte maîtrise parfaitement son sujet et ne se laisse pas tomber dans le pathos en se mettant à la plus juste distance ; c'est parfois grave, drôle par à-coups et particulièrement lumineux. 


Andy's gone (intégrale) @Théâtre Dunois, le 15 Janvier 2022

© Marc Ginot

C'est avec un casque vissé sur les oreilles que nous entrons dans la grande salle du théâtre Dunois pour l'intégrale d'Andy's gone, une adaptation libre d'Antigone que signe la québécoise Marie-Claude Verdier. Mettons de côté le cadre antique de Sophocle ou celui de la Résistance de Jean Anouilh pour un monde en proie à une catastrophe climatique. L'état d'urgence est déclaré. 

Les spectateurs se font citoyens. Ils sont accueillis sur le plateau, où le décor est particulièrement minimaliste. Ils ne font pas face aux gradins. Libres à eux de regarder dans le sens qu'ils souhaitent. Seuls des néons blancs positionnés en H éclairent le plateau. Régine, la reine du royaume - Vanessa Liautey, en alternance avec Marilyne Fontaine - a réuni ses sujets pour les informer des dispositions pour faire face à la situation dramatique qui secoue le royaume et pleurer la disparition de son fils promis au pouvoir, Henri. Sa nièce, Alison - Manon Petipretz - choisit l'engagement dans le sens de la liberté tout en s'inquiétant de la disparition mystérieuse d'Andy. 

Une première partie sous le signe du conflit. Les comédiennes investissent l'espace scénique en se livrant à des joutes verbales particulièrement fortes, des chorégraphies de luttes millimétrées. Les spectateurs sont comme pris à partie. Ils entendent également ce qui se passe hors plateau, les pensées des personnages leur deviennent familières. 

La seconde partie plus sentimentale, plus mobilisatrice pour le public, se concentre sur le retour d'Andy - Enzo Oulion en alternance avec Maxime Lélue - qui surprend sa propre mère. Andy se met à la recherche d'Alison et appelle le public à l'aide. Si la création musicale dans la première partie n'était pas aussi présente, elle est plus forte ici. Heroes de David Bowie résonne à juste titre.

La compagnie Adesso e Sempre réunie autour du metteur en scène Julien Bouffier livre un spectacle résolument contemporain de par l'ingéniosité de son dispositif. Le minimalisme scénique pour laisser plus de place au public dans sa compréhension, dans son engagement. Aucun doute pour la réussite d'un pari tourné vers l'adhésion du public adolescent. Au-delà de la jeunesse des comédiens, le thème de la rébellion aux couleurs actuelles - migrants, crise climatique - font revivre l'œuvre d'Antigone pour mieux les sensibiliser au monde qui nous entoure. Le message passe. 

La pierre @Théâtre de Belleville, le 10 Janvier 2022

© Jérémy Breut

Tout au fond du plateau trônent des graviers. Au premier plan, une table carrée, des chaises sont disposées tout autour. Légèrement plus loin, côté jardin, une balançoire. Les années sont projetées sur le mur noir, nous commencerons en 1993 pour mieux faire des va-et-vient entre présent et plusieurs moments décisifs du passé allemand : 1935, 1953,1978 et enfin, 1993. Trois générations de femmes sont réunies autour de la table. La plus âgée se garde une place curieuse sous le carré. 

Tout le charme de cette pièce que signe l'allemand Marius van Mayenburg réside dans son fonctionnement en puzzle. Alors que le dramaturge nous habituait à une écriture cynique, La pierre est plus énigmatique mais toute aussi puissante que son Visage de feu. La pierre est l'histoire d'un passé familial malléable, l'histoire des "petits" mensonges arrangeants, l'imbrication des histoires dans l'Histoire. Préfère-t-on une vérité qui blesse à un mensonge qui fait du bien ? Toute vérité est-elle bonne à dire ? Vous n'en aurez jamais vraiment la réponse. On assiste à une valse en deux temps ; celle des fantômes et celle de mensonges. Le lourd héritage d'un passé complexe. 

Blanche Rérolle s'entoure de comédiennes particulièrement brillantes, au jeu profondément sincère : Anne Burger, Sophie Deforge, Garance Morel avec une mention particulière pour la grande sensibilité de Christabel Desbordes qui nous a beaucoup touchés. La figure masculine idéalisée n'est pas laissée sans reste, Marc Stojanovic excelle (en alternance avec Hugo Tejero). La scénographie que signe Clarisse Delile est particulièrement habile. Le glissement entre les années s'opère en lumière grâce aux projections au mur et à d'astucieux fondus au noir pensés par Samy Azzabi. Mais aussi, c'est au subtil retrait d'un accessoire que porte Christabel Desbordes que l'on se resitue dans le temps.