L'Esthétique de la résistance @MC93, le 11 Novembre 2023

La dernière fois qu'on a vu une création d'un autre enfant terrible du théâtre Sylvain Creuzevault pour ne pas le nommer c'était aux Ateliers Berthier (Odéon 17ème) pour Edelweiss France (Fascisme). On n'en a pas parlé ici. Non pas qu'on n'ait pas aimé. C'était un exercice de très bonne facture mais on a eu un peu trop d'absences - les signes de fatigue sont terribles - et l'œuvre était particulièrement dense. Plutôt que risquer un retour à mi-parcours, on a préféré ne rien dire. Rattrapage efficace avec L'Esthétique de la résistance et inscrit dans un drôle de concours de circonstance. 

© Jean-Louis Fernandez

Entre 1971 et 1981, Peter Weiss signe trois tomes d'une œuvre qualifiée aujourd'hui de chef-d'œuvre de la littérature du XXème siècle. Plus de 800 pages sans dialogue ni paragraphe. La matière de départ est pour le moins périlleuse et ambitieuse : "Une Iliade du mouvement ouvrier et de la lutte contre le fascisme au XXe siècle, voilà ce qu'est L’Esthétique de la résistance, roman-monde de l’écrivain et dramaturge allemand Peter Weiss" écrivait Le Monde en 2017.

Creuzevault et sa compagnie Le Singe adossés aux étudiants du groupe 47 de l’École du Théâtre National de Strasbourg sont parvenus à recréer la fresque politique en la soutenant rythmée et accessible - tant par la langue que l'approche scénique -.  

Pas moins de 17 comédiens sur le plateau qui font le récit de l'impact de la micro-histoire dans la grande Histoire. Les œuvres peuplent le plateau. Et ce, parfois totalement recrées devant nous - mentions spéciales au 3 de Mayo de Goya et à la séance de travail de Mère courage -. Et c'est ce côté très picturale qui est très fort dans ce spectacle, au-delà de sa dimension politique. Les comédiens parviennent à tous nous toucher de par la grande sincérité de leur jeu. 



Le Jardin des délices @MC93, le 20 Octobre 2023

Heureux les chanceux festivaliers qui ont pu voir la création du plasticien Philippe Quesne en plein air dans la Carrière de Boulbon à l'occasion du Festival d'Avignon ! Non pas que la salle Oleg Efremov de la MC93 ne fasse pas l'affaire mais le décor naturel en valait clairement la chandelle. 

© Martin Argyroglo

Un autocar. Un œuf géant. Une plage. Huit explorateurs au look de cowboys équipés de pelles et de pioches. Place à l'exploration en terre purement quesnienne ! Celle qui est poétiquement inspirée de notre bien aimée planète. Nos explorateurs du jour se réunissent autour de l'œuf et entament une espèce de cérémonie : flûtes, guitare et tambourins sont de sortie. Les touristes d'un nouveau genre naviguent dans l'espace et le temps, questionnent profondément l'existence, chantent et lisent ensemble. L'orage vient les interrompre et les propulsent dans une époque plus moyenâgeuse. Les voilà propulsés dans le tableau de Jérôme Bosch - sans que le décorum soit reconstitué, on le devine -. S'enchaîneront des moments toujours plus fantasques les uns que les autres. 

L'imaginaire de Philippe Quesne ne connait aucune limite et c'est sans doute ce qui nous touche le plus dans son travail sans cesse renouvelé. Entouré de ses meilleurs clowns - Isabelle Prim, Elina Löwensohn, Jean-Charles Dumay, Léo Gobin, Sébastien Jacobs, Nuno Lucas,  Thierry Raynaud et Gaëtan Vourc’h - il nous embarque dans des mondes si loin si proche, riches en douceur et en poésie. 


Avant la terreur @MC93, le 11 Octobre 2023

Six ans. Autant dire une éternité. Mais c'est bien le temps que les plus grands macaignophiles ont du attendre pour le voir revenir au théâtre. Au cinéma, il s'est fait remarquer positivement aussi bien pour Emmanuel Mouret qu'avec Elie Wajeman ou encore chez Rémi Bezançon. Même sur petit écran pour Olivier Assayas dans Irma Vep. L'enfant terrible est de retour. Il aura beau dire qu'il n'a jamais quitté le théâtre, on ne l'avait pas vu en chair et en bruits depuis six ans. Quand on a appris qu'il travaillait sur la matière shakespearienne Richard III on a commencé à attendre non sans impatience et beaucoup (beaucoup) d'exigence(s). Il y avait tellement de potentiel. Et tout ça s'est malheureusement conjugué à l'imparfait... "Fermez les yeux. Oubliez Shakespeare et votre avenir" nous intimait la reine Elizabeth - ici Sofia Teillet -.

© Simon Gosselin

Alors oui, Vincent Macaigne est resté fidèle à son utilisation des fumigènes, de la matière tantôt boueuse tantôt sanguinolente, au volume toujours plus fort - quoique pas de boules quiès distribués ! Ceux dans le sac devait probablement dater d'En manque - et sa bande de copains : Pascal Rénéric dans le rôle titre, Pauline Lorillard, Sharif Andoura, Thibault Lacroix, Sofia Teillet, Candice Bouchet à laquelle se grefferont  Clara Lama Schmit, Max Baissette de Malglaive et des enfants en alternance : Camille Ametis, Clémentine Boucher ou encore Lilwen Bourse. Mais où est passée toute la monstruosité de Richard ? Toute la famille Gloucester est atteinte de cette folie sanguinaire. Mais Richard chez Macaigne fait presque bande à part. 

Richard devient un roi maladroit, œdipien et pas des plus boiteux - on fera dire à un des personnage qu'il contrefait sa bêtise -. Alors oui, on se rappelle de l'impressionnante incarnation de Lars Eidinger dont il est clairement difficile de se défaire tant elle marque les esprits. Mais mettons la de côté le temps de l'interprétation de Pascal Rénéric qui nous avait pourtant convaincu dans Pour le réconfort. Mais ça ne prend pas. Il a beau rire comme un tyran, il perd en crédibilité. On va adorer les prestations du jeune Max Baissette de Malglaive et ses expressions lumineuses, pleines d'espoir pour la nouvelle génération - son monologue aux générations précédentes est une petite perle - et  de Pauline Lorillard en épouse rebelle - grand moment que celui de sa réplique sur son incapacité à aimer son mari -. On pense aussi à Sharif Andoura qui nous fera beaucoup rire - mention particulière au contexte de sa réplique "Il vaut mieux un petit accident qu'une grande restriction" -. Non pas que le reste de la troupe ne soit pas investie mais il y a quelque chose qui souffre - ou qui s'essouffle... -. 

Le texte ? Quelques envolées lyriques parsèment une réflexion qui gagnerait en profondeur. La scénographie ? Si Vincent Macaigne arrive à créer des images fortes, un peu plus de bruit et de fureur n'aurait pas été de trop... Il n'empêche qu'on restera toujours attentifs à son travail et qu'importe le terrain de jeu choisi. 




Ce billet est dédié à M., l'enfant émerveillé qui m'accompagnait 


The Confessions @Théâtre de l'Odéon, le 03 Octobre 2023

"L'homme est naturellement bon et c'est la société qui le déprave." d'un certain Jean-Jacques Rousseau qui lui-même écrivait Les Confessions pourrait résonner bon nombre de fois dans nos têtes pendant la représentation de The Confessions.

© Christophe Raynaud de Lage

On pense aussi à France Gall "Résiste ! Prouve que tu existes." The Confessions ou l'itinéraire d'une femme en quête d'émancipation. Celui de la mère d'Alexander Zeldin qu'il présente plus poétiquement comme "le portrait d’un cœur alors qu’il va cesser de battre". Tout démarre en Australie pour se finir à Londres. Une fresque intime dévoilée au grand jour. 

Amelda Brown entre sur le plateau comme une spectatrice pourrait s'aventurer vers lui sans quiétude particulière. Elle ouvre le spectacle devant un rideau qui lui-même renferme un décor d'une autre époque. Trois jeunes filles sont sur le point de célébrer une espèce de gala de fin d'année. Elles sont euphoriques. 

Un point de départ de toute une histoire marquée par les obstacles sociétaux qui n'ont jamais cessé d'exister à travers le temps. La jeune Alice Zeldin en quête de savoirs, de curiosités a connu l'amour obligé, la violence physique - celle qu'on ne verra pas mais qui marque toujours plus fort - et d'autres épreuves mais rien ne l'a réellement stoppé dans sa recherche de liberté. Alice est une battante. Alexander Zedin reconstitue un voyage particulièrement émouvant dans les époques. 

Ce qui nous a frappé c'est cette maîtrise des couleurs sur le plateau, laissant voir le vintage comme le plus récent de manière presque cinématographique dans un décor mouvant toujours plus réaliste. On traverse les époques avec une aisance très agréable. Amelda Brown sans être pour autant narratrice omnisciente, se fait porteuse garante de l'histoire. Avec elle, une troupe merveilleuse, lumineuse - avec en miroir Eryn Jean Norvill, Joe Bannister, Jerry Killick, Lilit Lesser, Brian Lipson,  Pamela Rabe, Gabrielle Scawthorn et Yasser Zadeh - transmet, incarne avec toute la justesse son entourage. Il ne sera jamais question de s'apitoyer mais bien d'entrer en résilience avec Alice. 

  


L'Etang @Théâtre National de Chaillot, le 24 Septembre 2023

"Pour les parents, il est plus facile d'élever la voix que d'élever ses enfants."
Marc Favreau 

© Estelle Hanania

La pièce est blanche. Comme une espèce de boîte blanche clinique. Un lit. Huit mannequins sont placés ça et là. Des bonbons aux couleurs acidulées jonchent le sol. Le véritable bazar orchestré par un adolescent. Un petit poste de radio au pied du lit crache un morceau techno à pleine puissance. Les mannequins sont retirés un à un avec soin, en douceur. 

Quelques minutes passent, par le fond du plateau, pénètre d'un pas lent le duo de femmes. Adèle Haenel entre la première. Julie Shanahan la suit. Adèle Haenel incarne le jeune Fritz, sa fratrie et ses amis. Julie Shanahan prend corps dans les figures parentales le père et la mère de Fritz mais aussi la mère d'un des amis de l'adolescent. Fritz ne va pas bien. On va sonder et identifier les racines du mal avec lui. Le mal est profond. 

L'ambiance malsaine nous happe tout du long, grâce à un jeu de lumière très soigné d'Yves Godin qui bascule entre les couleurs vives rappelant les bonbons et le blanc clinique, cruel pour un enchaînement de tableaux . Le duo féminin secoue par la folie qui les dévore. Adèle Haenel impressionne dans ses multiples identités, toutes identifiables - grâce à une dissociation vocale - dans un même corps qui se métamorphose toujours plus sous nos yeux. Que ça soit dans ses mouvements, ses replis ou ses pulsations. Elle livre jeu puissant au service d'une pièce intense, dérangeante. Julie Shanahan donne tout dans les autorités parentales, elle déstabilise autant que sa partenaire, rappelant parfois la scandaleuse mère du roman de Georges Bataille porté à l'écran par Christophe Honoré en 2004 avec dans le rôle titre Isabelle Huppert.

L'ambiguïté exerce son magnifique pouvoir de fascination, les tableaux s'enchaînent en laissant planer un doute : et si Fritz était en train d'halluciner après sa tentative de suicide avortée ? Gisèle Vienne signe une mise en scène radicale et puissante, nous a convaincu d'une chose : l'eau trouble de L'étang n'a rien de tiède.




















Ca faisait déjà deux fois coup sur coup que je ratais le spectacle.
J'ai brisé la malédiction.
Je l'ai enfin vu.

Les yeux grands ouverts @Théâtre de Belleville, le 15 Septembre 2023

Tout ce qu'on croit c'est ce qu'on ne sait pas

Quand j'ai pris connaissance de la programmation du Théâtre de Belleville, je me suis arrêtée un moment sur Les yeux grands ouverts. Une pièce qui trouve une résonnance particulière en nous tous. En tout cas, elle a parlé à mon intimité, à mes peurs enfouies, à l'enfant qui m'habite encore, des thèmes qui m'ont traversée très récemment. 

© Sébastien Bonnabel

Sur un plateau complètement nu, la pièce s'ouvre sur une citation de la pédiatre Françoise Dolto projetée au mur "Les enfants sont les symptômes des parents". Les titres des quatre chapitres qui rythment le spectacle seront à leur tour projetés sur ce même mur. L'histoire est simple : Constance est une jeune fille récemment installée au Canada revient avec son compagnon Jérémian dans sa maison d'enfance pour organiser les 30 ans de mariage de ses parents. Elle a l'air enthousiaste pour 2 voire même 4. Ses parents, eux, ne s'en préoccupent pas tellement. La météo ? Le repas ? Les convives ? Non, vraiment, ça leur passe au-dessus. La pièce alterne entre les moments vécus et les moments inconscients de Constance atteinte de somnambulisme. La frontière entre réel et rêverie est si fine. 

On a découvert Pauline Cassan dans le très beau spectacle sur l'autisme Le jour où j'ai compris que le ciel était bleu, elle était déjà pleine de justesse et d'émotions. La retrouver ici c'est partager le même constat. Avec Philippe de Monts, elle forme deux duos impeccables. Tout en clair obscur, jouant entre les mises en lumière et les zones d'ombre sur les sentiments, les doutes, la complexité de la relation parents/enfants, les deux comédiens donnent corps et verbe - notons une belle écriture - avec brio. Les scènes de somnambulisme sont d'une grande poésie - certaines sont véritablement dansées -. Les yeux grands ouverts est une pièce pleine de délicatesse, finement tissée.


One song - Histoire(s) du Théâtre IV @Théâtre du Rond-Point, le 12 Septembre 2023

Des gradins. Une poutre. Un espalier. Un tapis de course. La grande salle du Rond-Point devient une espèce de complexe sportif le temps des représentations du spectacle d'ouverture de saison, la création de la belge Miet Warlop : One song - Histoire(s) du Théâtre IV. 

Run for your life
'till you die
'till I die
'till we all die

© Michiel Devijver


Knock knock
Who's there ?
It's your grief from the past

Quand on entre dans les lieux, une femme qu'on pourrait qualifiée d'âgée aux trois jambes, détient un mégaphone un peu foireux. Perchée dans les hauteurs des gradins, elle se fait arbitre ET commentatrice sportif dans une langue complètement incompréhensible - ou inaudible -. Elle laisse échapper des rires communicatifs. Un groupe de supporters écharpés la rejoindront dans les gradins. Un pompom boy plus à même d'être un derviche tourneur s'impose de temps en temps. Progressivement, les athlètes-artistes prennent leur place ; chanteur sur le tapis roulant, violoniste sur la poutre, claviériste à l'espalier, contrebassiste couché sur le tapis et percussionniste entre ses éléments. Au centre du plateau, l'élément perturbateur au sens propre : le métronome ! 

Une heure durant c'est une performance transdisciplinaire (sportive, musicale et profondément artistique) qui se joue devant nous, simples spectateurs confortablement installés. Une performance qui répète en boucle la chanson unique sur des variations rythmiques toujours plus complexes. Ca sonnait rock, ça vire au ska, ça en deviendrait punk. Les corps sont mis à rude épreuve. Le deuil - qui est l'origine de la pièce - est une épreuve sur le temps long. Et cette performance, on en sort encore plus forts. Et nos athlètes vont se donner à fond ils vont suer, subir, chuter, courir et ce, sans jamais abandonner !

One song est un objet fascinant. Il fait rire, chanter - quand on finit par comprendre les paroles - voire même hurler intérieurement. Le deuil est une performance humaine. One song nous le rappelle.