Le Nécessaire Déséquilibre des choses @Théâtre 71, le 23 Octobre 2021

 

Premier spectacle pour nous de la compagnie Les Anges au Plafond avec un spectacle tout public sur fond des Fragments amoureux d'un discours amoureux du philosophe Roland Barthes

Le Nécessaire Déséquilibre des choses est une expédition au cœur des mécanismes du sentiment amoureux. Et cette expédition est au sens premier, les deux protagonistes - L'un et L'autre - sont envoyés en mission dans le corps humain. C'est à eux de revenir avec toute une série de prélèvements pour expliquer ce sentiment bien complexe. Accompagné d'un quatuor de musiciens, le duo Camille Trouvé et Jonas Coutancier convient les spectateurs à un grand moment de poésie visuelle particulièrement réussi avec le bon dosage de légèreté pour embarquer le plus grand nombre. 

Le grand espace scénique accueille beaucoup d'éléments créatifs sans pour autant être surchargé et sans perdre le fil de la narration qui est parsemée de nombreuses péripéties. Tout débute dans le noir complet, les parois de polystyrène s'effondrent au profit de formes très lumineuses, chaleureuses qui progressivement nous éclairent. Le Nécessaire Déséquilibre des choses est un spectacle sur lequel on mise plus sur son esthétique que sur son fond textuel etout n gardant à l'esprit que le texte qui l'a inspiré n'est en rien théâtral. 

© Vincent Muteau




Morphine @Théâtre de Belleville, le 17 Octobre 2021

 

Here I lie in my hospital bed

Tell me, Sister Morphine, when are you coming round again?

Oh, I don't think I can wait that long 

Oh, you see that I'm not that strong

Sister Morphine, The Rolling Stones, 1971

© Lionel Moogin

Morphine ou la descente aux enfers d'un jeune médecin de campagne. La metteuse en scène Mariana Lézin choisit de monter deux textes de l'auteur russe Mikhaïl Boulgakov parus respectivement en 1925 pour Carnets d'un jeune médecin et en 1927 pour Morphine. A prime abord un exercice complexe que d'adapter un journal intime au théâtre, c'est Adèle Chaniolleau qui se chargera avec brio de la dramaturgie en jouant sur l'alliance de l'humour très présent dans les textes et de la noirceur tout en en mettant plein la vue puisque nous sommes dans la sphère théâtrale. 

Tout fraîchement diplômé, Bomgard est un jeune médecin est envoyé dans un hôpital de campagne au fin fond de la Russie. Il y découvre des patients ravagés à qui on ne trouve nulle autre alternative que des opérations sanguinolentes. Et face à des conditions - matérielles, financières et sanitaires - fortement déplorables, le médecin se laisse à son tour attaquer par la morphine. Il en devient accro. 

Quand on arrive dans la salle, c'est le blanc clinique qui accueille le public. Un lit d'hôpital au centre. Très vite, les plus courageux des spectateurs se mettront au premier rang au risque de se prendre quelques saucées de fluides très présents pendant ce spectacle. Deux comédiens : Paul Tilmont et Brice Cousin. Libre à chacun de les voir comme deux personnages distincts. Pour notre part, nous les percevons comme les deux facettes du même médecin façon Dr Jekyll Mister Hyde.

On se retrouve dans un spectacle qui fonctionne - tel le produit - crescendo et c'est dans sa montée en puissance qu'il s'avère particulièrement efficace. Si les fluides colorés peuvent faire doucement sourire au début, c'est la noirceur finale qui nous pénètre. Brice Cousin nous livre une prestation proche du clown convaincante. De son côté, Paul Tilmont nous déstabilise par son jeu grinçant. Il n'est pas étonnant de trouver dans les influences de la jeune metteuse en scène les films Requiem for a dream et Trainspotting. On se souvient puissamment des délires des protagonistes, les regards et existences en perdition, ici transposés brillamment au plateau. 

De la sexualité des orchidées @104, le 16 Octobre 2021

 

Il en va de conférences qui se théâtralisent bien qu'on finit par les appeler les conférences gesticulées. Sofia Teillet s'est lancée. De son aversion pour les orchidées est née une recherche de longue durée.  C'est aujourd'hui qu'elle est publiquement partagée telle une soutenance. La conférence s'intitule "De la sexualité des orchidées". Ce qui pourrait sonner comme une thèse un brin loufoque s'avère une conférence, certes décalée, mais follement riche. 

La jeune femme est postée - voire plantée - sur son bureau côté jardin. Elle se lèvera, s'animera devant sa projection et son paperboard côté cour. Avec un fond de discours très scientifique mais totalement vulgarisé, Sofia Teillet nous ramène, dans une sorte de première partie, à nos bons vieux cours de Sciences de la vie de la Terre niveau collège, le tout avec un savant dosage d'humour. Tout au long de son spectacle, la comédienne joint adroitement le geste à la parole et c'est plus que savoureux. Progressivement, la comédienne glisse doucement sur la reproduction de l'humain qu'elle a dès le début placé à égalité avec la plante. L'artiste signe un exercice mixte très réussi, franchement brillant, drôlement éducatif. 


Words and Music @Théâtre de l'Athénée, le 08 Octobre 2021

 

Jacques Osinski. Samuel Beckett. Une relation durable, immuable, imperturbable. Ajoutons ici un dernier ingrédient savoureux : l'orchestre Le Balcon. Vous obtiendrez Words and Music à l'Athénée.

Voilà que le public est plongé dans l'obscurité, comme dans une caverne. Les robots-automates percussionnistes sont disséminés sur le plateau - et un peu en salle - mais ne le charge pas. Une servante au milieu qui reste allumée pendant toute la durée de la représentation tient compagnie au reste. La silhouette de Johan Leysen apparait progressivement. Il est suivi par Jean-Claude Fryssung et sa lourde masse à la main. Les deux comédiens initient une tentative d'échange. Fryssung grommèle les thèmes : l'amour, la vieillesse et le visage. Comme toujours chez l'auteur irlandais, les personnages passent par des difficultés pour s'exprimer, communiquer entre eux. Le personnage de Leysen tourne en boucle - ce qui n'est pas sans rappeler Clov dans Fin de partie qui lance à Hamm "J’emploie les mots que tu m’as appris, s’ils ne veulent plus rien dire, apprends-m’en d’autres. (...)" -. 

Le Balcon s'invite comme un troisième personnage qui trouve sa voix essentiellement dans les cuivres. Silences, cuivres et tintements légers dans des cloches de verre, Words and Music revisité par Jacques Osinski et la création sonore du colombien Pedro Garcia-Velasquez pour Le Balcon est un spectacle complet qui invite l'imagination à se promener dans un tableau tout en clair obscur raffiné. 

© Pierre Grosbois


Das Weinen @Théâtre Nanterre-Amandiers, le 07 Octobre 2021

 

Petit bijou d'absurde que Das Weinen. Le metteur en scène suisse Christoph Marthaler installe sa pharmacie fantastique aux Amandiers de Nanterre. Les hautes étagères occupent le plateau, toutes bien achalandées, aucune boîte ne dépasse et chacun des meubles se veut dédié à une partie du corps. 

Cinq pharmaciennes coexistent dans cette pharmacie en apparence ordinaire. Elles appartiennent à des générations différentes et s'activent ensemble avec la même énergie, s'échangent des répliques sans grand sens profond. Et c'est bien ce prisme de l'absurde qui prime et qui fait de Das Weinen une pépite dans le genre. Dialogues de sourds, humour de répétition et de situation, toute la magie opère. On pense notamment au caprice de la fontaine à eau. Et si parfois on fait face à un patient machine qui débite une phrase jusqu'à totalement dérayer, de grands moments de musique classique - et de toute beauté - avec Lacrimosa de Mozart.

Alors, non, il ne faut pas chercher de suite logique entre les séquences qui ne peuvent être considérées comme des actes mais savourer une vraie succession de saynètes aussi insolites les unes que les autres. Tout en manipulant son public avec l'enfilade de fausses fins de la vraie pièce. Et quand arrive la "vraie" fin, un bon bol de rire l'emporte. 

© Gina Folly


 

 

Dans la foule @Théâtre Paris Villette, le 24 Septembre 2021

 

© Marc Ginot

Présenté dans le cadre de la 8ème édition du festival SPOT du Théâtre Paris Villette, Dans la foule est une adaptation du roman homonyme de Laurent Mauvignier, lui-même inspiré du tragique drame du Heysel survenu en Belgique dans les années 1980. 

Le spectacle s'ouvre sur le thème de la Ligue des champions, des images de stade mêlées à un texte - le roman ? - sont projetées sur l'écran presque translucide qui laisse visualiser la succession de témoins victimes du drame dans leurs langues respectives. Belges, Français, Anglais ou encore Italiens, les nationalités se croisent et se rejoignent dans la douleur. Ils ne dialogueront que peu ensemble. Comme des fantômes, si tôt le monologue de l'un d'eux terminé, disparition en fondu au noir, apparition d'un nouveau. Une fois l'écran levé, une immense cage de but apparait sur le plateau. Les quatre protagonistes s'y retrouvent écrasés - dans ces moments c'est une caméra qui fixe les visages avec des gros plans terrifiants plongés dans l'obscurité -, s'y suspendent et parfois, la cage offre un moment suspendu plein de poésie : ils semblent nager dans le filet.

Respectant fidèlement la fresque polyphonique du romancier, Julien Bouffier s'est rapproché d'Hélène Cathala pour proposer un spectacle qui fait alterner le théâtre et la danse. La chorégraphie des corps permet d'accentuer la dramaturgie tout en la recouvrant de grâce - mention particulière pour le duo pour la scène de la nuit à l'hôtel -. Sans avoir à recréer la foule, la création du duo Julien Bouffier - Laurent Rojol mêle archives et images du plateau pour mieux entraîner le public dans l'effroi. Les comédiens livrent tous une prestation d'une grande justesse et de belles émotions au rendez-vous. 


Un vivant qui passe (lecture de Sami Frey) @Théâtre de l'Atelier, le 17 Septembre 2021

 

Curieuse matière théâtrale qu'Un vivant qui passe. Un vivant qui passe n'est pas un texte de théâtre, non. C'est avant tout le film de Claude Lanzmann de 1997 qui "met en scène" son réalisateur et Maurice Rossel, délégué du Comité international de la Croix-Rouge, qui, en 1944, s'est rendu à Theresienstadt, camp modèle pour les nazis. Entre l'évocation de la banalité du mal et la force du témoignage, l'échange semble presque irréel de par le phrasé déconcertant de l'ancien délégué.  

Alors qu'en fond sonore, les rails crissent, l'acteur de la Nouvelle Vague Sami Frey fait son entrée, il s'installe à son bureau, éclairé par une petite lampe. Il fait face au public. Le jeu de l'acteur repose essentiellement sur les alternances de tons des deux protagonistes de l'entretien sans grands effets. Frey du fait de son histoire, son passé familial, teinte un peu le phrasé. Le temps d'une heure, il a livré, déroulé l'Histoire sans tirer les larmes aux spectateurs. Le rideau - de fer - tombe lentement en laissant échapper quelques crissements qui feront écho aux bruits des rails entendus en ouverture, quant à l'homme de théâtre, lui, se tient droit, digne. Le public applaudit, l'émotion surgit.